Le poids de l’Histoire

Souvent l’on s’est retourné vers celui que l’on appelle, à  tort ou à  raison, « l’historien du présent », à  savoir le journaliste, pour éclairer un présent flou en se référant au passé. Mais que de fois l’on s’est retenu de rire quand cet « historien du présent » s’est pris les pieds dans les mailles du tapis de l’Histoire.

On n’a jamais autant parlé du passé que depuis que le présent est mal vécu pendant  que l’avenir se révèle opaque et incertain. En suivant assez régulièrement l’actualité du monde -et celle de chez nous autres- qui a marqué l’année écoulée, on a relevé une forte appétence pour les faits du passé et donc pour l’histoire. Souvent l’on s’est retourné vers celui que l’on appelle, à tort ou à raison, «l’historien du présent», à savoir le journaliste, pour éclairer un présent flou en se référant au passé. Certes, on peut faire coïncider maintes séquences du présent avec l’histoire lorsque, dans l’urgence de l’actualité et sous le feu de son instantanéité, les médias ont besoin de grains à moudre pour alimenter la machine à fabriquer «la vérité». Mais que de fois l’on s’est retenu de rire quand cet «historien du présent» s’est pris les pieds dans les mailles du tapis de l’Histoire. Les exemples sont nombreux, ici et ailleurs et ici plus qu’ailleurs. Et si l’on devine le silence amusé des véritables historiens face à l’outrecuidance de tel éditorialiste ou l’incompétence érigée en expertise de tel analyste, on ne voit poindre ici aucun débat. A quoi bon, se disent ceux qui parleraient de ces choses en connaissance de cause. Cause toujours, pensent d’autres grandes voix de la raison et du savoir. Résultat de cette rétention intellectuelle, seules les grandes gueules, les petits malins assis sur un fonds de commerce ou les poids plume trempent celle-ci dans les inepties de l’air du temps. D’où ce bruit médiatique qui remplit le vide et s’en nourrit.

En relisant cette introduction, je suis moi-même tenté de reprendre cette chronique et de tenter un autre sujet tant celui-ci me semble vain. Mais c’est précisément le mot «vain» qui me renvoie à une ancienne lecture et me conduit à citer encore une fois Valéry définissant l’histoire dans un extrait aussi flamboyant que redoutable : «L’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues. Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leur réflexe, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou celui de la persécution, et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines».Que dire après cela sinon que l’Histoire peut servir tout le monde et servir à tout. A condition de savoir s’en servir. Ainsi, au hasard de la lecture d’un excellent éditorial de Jean Daniel dans le Nouvel Observateur datant de quelques semaines, -preuve que les écrits de ce journaliste et écrivain résistent au temps qui passe-, l’auteur du Temps qui reste citant l’historien français écrit : «Le XXe siècle a commencé avec la guerre de 1914 et s’est terminé avec la chute du mur de Berlin». Il est vrai que comme toute citation, elle a été proposée dans un contexte et ne peut donc signifier que dans celui-ci. Pourtant, prise hors contexte par un lecteur susceptible, elle peut devenir lourde de sens et renvoyer à un européocentrisme détestable. En effet, si le XXe siècle est né et s’est achevé entre ces dates (1914 et 1989), tous les peuples qui ne sont pas concernés directement par ces deux événements sont, ipso facto, en dehors de l’histoire contemporaine. Sauf à croire que la Première Guerre mondiale et le démantèlement de l’empire soviétique sont des séquences universelles et décisives quant au sort de l’humanité tout entière. N’étant ni un historien, ni un géopoliticien patenté, je ne peux en débattre avec les arguments des experts. Mais, avouez que Valéry avait bien raison de moquer certains historiens, lui qui a bien connu le premier événement et écrit de belles pages sur la première guerre. Mais s’il n’a pas connu la chute du mur de Berlin, il a presque prévu-en tout cas plus que l’historien par Daniel-, la crise financière et politique que traverse l’Europe aujourd’hui. Voilà donc ce qu’il a écrit il y a fort longtemps dans ses Notes sur la grandeur et décadence de l’Europe (Regards sur le monde actuel. Folio Essais) : «L’Europe sera punie de sa politique ; elle sera privée de vins et de bière et de liqueur. Et d’autres choses…L’Europe aspire visiblement à être gouvernée par une commission américaine. Toute sa politique s’y dirige. Ne sachant nous défaire de notre histoire, nous en seront déchargés par des peuples heureux qui n’en n’ont point ou presque point. Ce sont des peuples heureux qui nous imposeront leur bonheur».

Voilà, c’était juste un rappel pour mémoire et plus si affinités. Mais ce ne sont là que propos du poète qu’est Valéry et c’est un autre poète, peut-être Reverdy, qui disait : «La mémoire est un poète, n’en faites pas un historien». La vérité se situerait-elle entre poésie et histoire ? Peut-être faudrait-il alors mettre un peu de chaque car c’est la meilleure façon de raconter une histoire. Un vieux sage et conteur hindou cité par Kipling (repris en épigraphe par Mathias Enard dans un roman à succès publié chez Actes Sud) conseille la meilleure façon de raconter une histoire, n’importe quelle histoire : «Parce que ce sont des enfants, parles-leur de batailles et de rois, de chevaux, de diables, d’éléphants et d’anges, mais n’omets pas de leur parler d’amour et de choses semblables».