Le poète et sa tribu

certes, chaque pays de ce monde arabe en convulsion est un cas particulier, du moins sur le plan politique et géostratégique. mais, en général, toutes les sociétés arabes sont traversées par des turbulences qui laissent l’intellectuel sans parole audible, isolé ou craintif face à  la clameur de la foule et les vociférations de ses porte-voix populistes ou hirsutes.

Dans un entretien récent mené en français avec Adonis par la Revue, le poète syrien résident à Paris a déclaré qu’il ne pourrait pas écrire directement en français car, dit-il : «Je ne pourrais avoir deux peaux, ni avoir une mère à deux têtes. La seule langue du poème pour moi est la langue maternelle, c’est-à-dire ce que la langue arabe représente pour moi. Et à ce propos, on dit que cette langue est en train de mourir. Peut-être, mais moi j’aime écrire dans une langue qui agonise. C’est une belle langue et les Arabes ne la méritent pas. Il n’y a aucun Arabe qui la maîtrise». Dur et amère jugement sur les poètes de sa tribu de la part d’un poète de renom mais dont le nom est de plus en plus décrié par une partie de l’intelligentsia arabe. En effet, depuis ce qu’on appelle «printemps arabe», Adonis se répand à travers des entretiens et des tribunes libres pour critiquer avec virulence la situation dramatique du monde arabe et l’absence de réaction des intellectuels de la région et la vacuité de leur discours face à l’expansion de l’obscurantisme islamiste. «Notre drame réside dans la démission des élites qui ne veulent pas comprendre que nous vivons une étape de décadence totale. Notre problème c’est que nous possédons des richesses matérielles inimaginables alors que nous n’avons pas une seule université ou un centre de recherche de renommée mondiale. Nos pays sont gérés par des institutions vides. Faire partie ainsi du monde d’aujourd’hui est une humiliation». 

Ce jugement sévère et sans nuances du poète syrien est pourtant partagé par de nombreux intellectuels et écrivains du monde arabe, même ceux qui reprochent à Adonis de n’avoir ni suffisamment ni clairement dénoncé, au début tout au moins, la violence inhumaine du régime de Bachar Al Assad. Accusation dont Adonis s’est déjà expliqué en condamnant les exactions du régime sans omettre toutefois de prévenir ceux qui, selon lui, «font commerce de politique», qu’ils auraient à choisir entre Al Assad et les islamistes. Quant à lui, précise-t-il, il a choisi une troisième voie en pariant, avec des compagnons exilés à Paris et d’autres résidant en Syrie, sur la laïcité, la modernité et le rajeunissement. 

Cette polémique récurrente, attisée il est vrai par le statut et la renommée du poète mais aussi par ses positions tranchées, recoupe en sourdine et ailleurs dans le monde arabe, le débat à bas débit sur la question du choix entre les trois voies. 

Certes, chaque pays de ce monde arabe en convulsion est un cas particulier, du moins sur le plan politique et géostratégique. Mais, en général, toutes les sociétés arabes sont traversées par des turbulences qui laissent l’intellectuel sans parole audible, isolé ou craintif face à la clameur de la foule et les vociférations de ses porte-voix populistes ou hirsutes. Il est souvent tenté, comme dirait un philosophe, de vivre avec son temps tout en sachant que l’époque a tort. Il fait le dos rond. Il compose et décompose son discours en faisant semblant d’épouser l’air du temps. Mais comme dirait l’autre, «qui épouse l’air du temps est tôt fait veuf». Ni rebelle ruant dans les brancards et fustigeant tous les pouvoirs, ni clerc technophile ou expert en offres de service, l’intellectuel se fond dans la foule et se confond dans la compassion ou se délite dans le silence. 

Il y a 20 ans déjà, Edward Saïd, dans ses représentations de l’intellectuel (Titre en français : «Des intellectuels et du pouvoir» que l’on peut se procurer au Maroc chez Tarik Editions) écrivait dans un texte intitulé «Dire la vérité au pouvoir», tout en précisant que toutes les religions sont concernées par cette question : «Avec des autorités qui revendiquent le droit temporel de défendre le droit divin, aucun débat n’est possible ; la tâche de l’intellectuel, fondée sur l’esprit d’ouverture, de recherche et de rigueur, n’en est que plus décisive. Mais nous revoilà à la case départ : quelle vérité, quel principe doit-on défendre, soutenir, représenter ? Citer les difficultés n’est pas une manière, à la Ponce Pilate, de s’en laver les mains, mais le prélude nécessaire à la reconnaissance du lieu où se tient l’intellectuel de nos jours, et du traître champ de mines qui l’entoure»

Alors où se tient l’intellectuel arabe aujourd’hui alors qu’il sait, par exemple, que ce qu’on a appelé «printemps arabe» est devenu un butin de guerre dont on tire des dividendes et dans lequel on puise une «légitimité populaire» dans la démocratie des crédules ? Autant de questions que se posent, depuis longtemps déjà, nombre d’intellectuels arabes qui se sont tenus à égale distance entre la dure rupture épistémologique avec un passé de référence et la douce tentation d’une posture de révérence.