Le podium des jeux de l’amour

Autre paradoxe de «Saydati» :
les journalistes ne prennent aucune position un tant soit peu féministe. Mais voilà  que, dans l’accroche sur les épouses yéménites, on peut relever : «…ce qui est étrange, c’est que la majorité des femmes qui sont d’accord pour être deuxième ou troisième épouse sont des… universitaires !»
Ce point d’exclamation est un morceau de bravoure.

Ily a parfois dans la presse arabe des paradoxes qui dépassent l’entendement. Mais à bien y réfléchir, on peut penser que cela ne fait, après tout, que refléter l’état de nos sociétés. Tenez, un exemple parmi tant d’autres : si on feuillette un magazine féminin tel que Saydati (Madame) et que l’on parcoure le sommaire, il n’est pas exclu que l’on tombe sur des sujets traités de la manière la plus sexiste qui soit. Ailleurs on peut s’en étonner ou s’en offusquer ; un manager de la presse féminine en Europe peut se demander où est l’astuce puisque le cœur de cible est loupé pour ne pas dire autre chose. Bref, ailleurs on ne donnerait pas cher de sa peau. Eh bien pas du tout : le magazine se porte et se supporte bien ; quant à la pub, elle se ramasse à la pelle. Et à propos de pub, il y a un sacré contraste, sinon un contraste sacré, entre la teneur de la majeure partie des messages publicitaires – que l’on retrouve dans n’importe quel support similaire de la presse occidentale – et le contenu, l’iconographie ou le discours de par trop machiste de certains chroniqueurs mâles arborant moustaches ou barbes, keffieh et gandoura.

Dans une récente livraison de Saydati, le magazine démarre avec une demi-douzaine de pub de parfums de luxe pour homme, des montres Rollex et autres produits du même niveau intellectuel, avant de donner les résultats d’un sondage par SMS : «Pour ou contre la femme qui conduit adarraja assahraouia (moto du désert)?». Il s’agit en fait du quad, cette moto tout-terrain et toute moche à quatre roues que l’on peut rencontrer, hélas, sur certaines plages de chez nous. 80% sont contre, 12% pour et 7% estiment que cela relève de la liberté individuelle. Ouf ! Ce dernier pourcentage, aussi minime soit-il, est à prendre en considération sachant que les femmes ne peuvent conduire ni voiture ni moto en ville. Mais en plein désert, on peut se montrer

cool, ma poule. Le magazine ne précise pas si les sondés sont des lecteurs ou des lectrices. Mais on peut se poser la question sachant que le droit de vote, comme celui de conduire, n’est pas encore accordé aux femmes dans ces contrées.

Plus loin, on peut lire une enquête illustrée par une photo sur quatre colonnes d’un couple de type européen avec un bébé blond et en larmes. Erreur de casting ? Sous la photo, ce titre : «Selon des épouses expérimentées, lorsque votre mari vous demande d’aller passer la nuit chez vos parents ou de voyager, c’est qu’il souffre des symptômes de la seconde épouse.» Bon, même si la photo pourrait semer le doute, la lecture de l’article n’en laisse aucun sur le type de société dont il s’agit. Un encadré donne la parole à un mari qui avoue qu’il était monogame au départ, mais la jalousie maladive de sa femme l’a poussé à prendre, en cachette, une seconde épouse. Il divorcera de la première qui avait, cette fois-ci, une bonne et vraie raison d’être jalouse. Un autre encadré laisse la place à la science et à l’expertise. On peut alors lire l’avis d’une psy voilée qui estime que parler de «symptômes» (aârade) lorsqu’il s’agit de la deuxième épouse laisse croire que cette dernière est une maladie. Or, ce n’est pas le cas. Et de conseiller aux épouses de ne pas se laisser aller à des crises de jalousie. «Après tout, explique la psy, le mari pourrait être tout simplement préoccupé par des soucis professionnels dans son travail». Mais de là à lui prêter une deuxième femme, c’est aller un peu vite en besogne. Pire encore, cela pourrait lui donner des idées… CQFD. L’avis lucide de la psy confirme parfaitement le témoignage du mari cité au début. Tout se tient donc et l’avis de la psy est consolidé par des statistiques sur le nombre de femmes célibataires en âge de se marier aux Emirats : 25%, contre 75% de maris bigames. Mais le meilleur ou le pire, c’est selon, vient de loin et plus exactement du Yémen. Selon l’enquête de ce magazine féminin, on apprend qu’il y a de plus en plus de femmes qui ne voient aucun inconvénient à être une deuxième ou une troisième épouse.

Signalons pour conclure sur un autre paradoxe de la ligne éditoriale de ce magazine pour femmes que les journalistes restent zen et ne prennent aucune position un tant soit peu féministe. Mais voilà que, dans l’accroche sur les épouses yéménites, on peut relever comme un écarquillement de sourcils, l’esquisse d’un étonnement : « …ce qui est étrange, c’est que la majorité des femmes qui sont d’accord pour être deuxième ou troisième épouse sont des… universitaires !» Ce point d’exclamation est un morceau de bravoure dans un magazine dont on ne sait s’il est destiné aux maris polygames ou à celles qui montent sur ce podium des jeux de l’amour et du hasard.