Le père, le fils et le sans-esprit

«Les droits de l’homme, la démocratie, les idéaux de liberté et d’égalité (…) ne sont pas le produit d’une histoire ou d’une civilisation particulière, encore moins l’héritage d’une religion. Leur portée universelle transcende tous les héritages et réside dans l’exigence d’une vie d’homme debout, rétif à  toutes les servitudes.»

Qu’est-ce qui fait qu’une question taraude parfois l’esprit qui vagabonde entre une ancienne lecture et une nouvelle info ? Nul ne sait les mystères des questions ni pourquoi elles ont été un jour posées à qui était censé avoir des réponses. Rassurez-vous, ce n’est pas une chronique philo-ramadanique ou post-haririenne (adjectif dérivé de «harira»… bien qui rira le dernier… Ha ! ha ! ha ! on a l’humour que l’on peut en ce mois sans…). Cela pourrait être tout aussi bien une de ces questions que les enfants aiment à poser dans ce jeu interrogatoire interminable avec les parents qui finit toujours par agacer les adultes : pourquoi le ciel est bleu ? Et où se couche le soleil? Et pourquoi il ne se couche pas à la même heure.

A propos de questions de gosses, je ne sais pas si vous connaissez l’histoire de ce gamin black qui entre un jour en courant dans une église, essoufflé comme s’il avait semé quelqu’un qui le poursuivait. Passé le portail de l’église, il se plante, ébahi, sous la croix de Jésus et lui lance cette question : «Pourquoi j’ai la peau noire ?». Et Jésus du haut de sa croix lui répond : «Mais mon fils, c’est pour que ta peau résiste au soleil». «Et pourquoi j’ai les cheveux crépus ?» Et Jésus de répondre : «Pour qu’ils ne s’accrochent pas aux lianes et aux branches des arbres dans la jungle». «Et pourquoi j’ai les lèvres aussi charnues ?» «Pour que tu puisses bien mordre dans les fruits de la jungle». Et le gamin de demander : «Alors pourquoi je suis né à Chicago ?».

Restons dans l’église pour rappeler qu’il y a aussi une question que de nombreux intellectuels du monde musulman, croyants, pratiquants ou non, et d’autres se considérant tout simplement de culture ou de civilisation islamiques, se sont posée : qu’est-ce qui a pris un pape, souverain pontife, et donc homme d’Etat, d’aller chercher un vieux texte sans aucune valeur philosophique ni historique pour dire que l’islam est basé sur la violence et qu’il nie la raison. En relisant les extraits de son intervention, on peut accorder à l’universitaire qu’il est le droit de critiquer une religion et d’affuter quelques arguments où se mêlent l’appropriation de l’héritage helléniste à une certaine arrogance éloignée de toute charité ou compassion. Mais Benoît XVI est un homme qui représente toute une communauté religieuse. De plus, la confusion entre les notions modernes de liberté et de démocratie et le concept kantien de la raison cité par le pape, et qu’aucune religion ne peut contenir sans se renier, a donné l’impression que le souverain pontife apportait de l’eau bénite au moulin de la thèse hystérique de Samuel Huntington et son «choc des civilisations».

Bon, on ne va pas revenir sur les contre-arguments à propos de la violence des hommes de l’Eglise lorsqu’ils avaient le pouvoir de trucider des scientifiques, des philosophes et des penseurs dont le crime était de préférer la raison au dogme. On ne citera pas non plus les philosophes musulmans qui ont traduit Aristote et Platon et dont l’influence sur la pensée occidentale est depuis longtemps avérée. Tout cela fait trop penser au tropisme classique de l’Arabe aigri, toujours prompt à brandir la bannière glorieuse de l’Andalousie pour se consoler de la médiocrité du temps présent.

Bon, que peut-on répondre à la fameuse question pour un champion : «Quelle mouche a piqué le pape ?». De deux choses «lune», comme disait Prévert (autre c’est le soleil): ou bien le pape a fait une bourde ou alors il a vraiment «l’esprit de clocher». Le problème, c’est que si l’on oppose maintenant l’esprit du clocher et celui du minaret, on n’est pas sorti de l’auberge. En bon chrétien et malin théologien qu’il est, il devrait savoir qu’une autre forme de trinité est à craindre : celle qui pourrait permettre de laisser se glisser entre le père et le fils le sans esprit.

On laissera à l’écrivain et philosophe Henri Pena-Ruiz, dans un extrait d’un article publié par le quotidien français Libération, le fin mot de la raison et de la lucidité : «Les droits de l’homme, la démocratie, les idéaux de liberté et d’égalité (…) ne sont pas le produit d’une histoire ou d’une civilisation particulière, encore moins l’héritage d’une religion. Ils sont des conquêtes de l’humanité refusant l’oppression, conquises souvent dans le sang et les larmes, à rebours de traditions rétrogrades. Leur portée universelle transcende tous les héritages et réside dans l’exigence d’une vie d’homme debout, rétif à toutes les servitudes.»