Le patrimoine local, cette richesse oubliée

La plupart de nos petites et moyennes villes ne sont pas préoccupées de connaître l’importance des biens culturels ou des sanctuaires de biodiversité que recèle leur environnement, Encore moins d’évaluer les risques que leur font courir l’urbanisation et la modernisation des sociétés.

C’est dans le prolongement d’un colloque tenu récemment à Chefchaouen qu’est née l’idée de cette chronique sur le Patrimoine, levier du développement local. Une rencontre sur l’héritage culturel séculaire des «Jbala-Ghmara» qui rappelle à notre conscience le potentiel des interactions entre les savoirs multiformes cristallisés dans les cultures locales et le bien-être des populations qui en sont porteurs. Nous savons que les territoires, urbains ou ruraux, constituent un des noyaux de l’identité culturelle à travers les échanges économiques, sociaux et culturels qui s’y sont déroulés au fil du temps, et qui ont donné naissance à des créations uniques qui s’expriment à travers les patrimoines immatériels et matériels. Mais nous avons tendance à oublier que ces ressources culturelles et patrimoniales sont aujourd’hui confrontées aux risques de la déperdition et de la disparition. Peu d’intérêt est accordé aux politiques culturelles et patrimoniales dans les politiques de développement local et les stratégies d’intervention des collectivités territoriales. Ce peu d’intérêt se manifeste de plusieurs manières : la plupart de nos petites et moyennes villes ne sont pas préoccupées de connaître l’importance des biens culturels ou des sanctuaires de biodiversité que recèle leur environnement. Encore moins d’évaluer les risques que leur font courir l’urbanisation et la modernisation des sociétés. Rares sont celles qui disposent d’un véritable inventaire et de mécanismes de sauvegarde de leur patrimoine naturel et culturel.

Pourtant, la diversité naturelle et culturelle du Maroc n’a d’égale que sa profondeur historique. Il est donc plus que temps de faire les efforts nécessaires pour mettre les collectivités territoriales à niveau dans le domaine de la sauvegarde de leur patrimoine. Que la multitude de petites et moyennes villes distribuées sur l’ensemble de notre armature urbaine prennent exemple sur quelques initiatives locales qui mettent en œuvre, ici et là, aux quatre points cardinaux du territoire, des actions de valorisation des ressources culturelles et patrimoniales locales pour rompre la centralité du développement.

A l’ouest, l’exemple phare est celui de la magnifique propulsion d’Essaouira dans le gotha des sites d’une valeur universelle exceptionnelle, reconnus par l’Unesco. Grâce au dévouement de son mentor qui a su, avec beaucoup de talent, mobiliser des ressources pour revisiter le patrimoine musical gnaoui et puiser, dans la dimension multiconfessionnelle de la vie locale et dans la richesse de son patrimoine naturel et architectural, les ingrédients de la promotion mondiale de la ville. Au nord, Chefchaouen, plus discrète mais aussi ingénieuse, servie par l’immense réservoir de son savoir-faire local, reconstruit laborieusement une identité patrimoniale bâtie sur l’histoire séculaire des pays Jbalas. Territoire reconnu, encore par l’Unesco, comme première réserve de biosphère méditerranéenne, à cheval sur deux continents, il surprend par sa volonté de trouver la bonne articulation entre les politiques nationales et les dynamiques territoriales en matière de conservation/valorisation de la diversité bioculturelle. A l’est, Figuig, ville authentique inscrite, toujours par l’Unesco, sur la liste indicative du Patrimoine de l’Humanité, présente un patrimoine architectural et culturel qui  a conservé, de son histoire, des vestiges exceptionnels. Elle tente de préserver, tant bien que mal, son artisanat, ses matériaux locaux, ses techniques traditionnelles de construction, mais également ses coutumes et ses modes de vie. Sa diaspora entreprend avec beaucoup de détermination une opération de requalification du patrimoine culturel de l’oasis, une des plus anciennes et des plus belles palmeraies du Maghreb. Et last but not least, au sud, l’entreprenante Tafraout mobilise son élite pour valoriser les richesses de cette belle vallée de l’Anti-Atlas. Cette admirable oasis fait valoir ses multiples atouts : son réseau séculier d’irrigation  mais aussi ses sites préhistoriques, ses anciennes médersas, ses forteresses et son bâti traditionnel transmis du savoir-faire des aïeux.

Il est temps que les collectivités territoriales mettent en place des mécanismes destinés à faire prendre conscience à tous les acteurs du développement de l’importance qu’il faut accorder à la conservation et à la valorisation des patrimoines locaux. Elles devraient bénéficier de l’appui des services déconcentrés de l’Etat et du soutien primordial de la communauté scientifique pour donner aux populations locales la motivation de redécouvrir les territoires locaux et l’envie d’apporter leur contribution à la sauvegarde de ces  sources de richesse. En général, le secret de la réussite réside dans l’esprit coopératif de diverses parties prenantes. Une société civile engagée au service du citoyen. Une autorité locale soucieuse de créer un environnement incitatif et de mobiliser les moyens de la puissance publique. Des élus développeurs, porteurs de projets. Pourquoi ne pas penser à réunir les forces de quelques petites villes en un réseau de partenariat pour le développement du patrimoine local, qui aurait pour mission de soutenir les acteurs locaux dans la défense et la valorisation de leur patrimoine. Il s’agit d’encourager et de fédérer toutes les actions concourant au renforcement des liens et des échanges d’expériences entre les collectivités territoriales. L’idée a été envisagée lors de la rencontre de Chefchaouen. Il reste à lui donner corps, esprit et contenu.