Le parti d’en rire

Les lecteurs de journaux et les habitués des cafés (ce sont souvent les mêmes) ont passé plus d’une semaine à  jouer à  ce nouveau jeu de société : « Qui sera ministre ? ». Il faut dire que les informations sur les impétrants circulaient en boucle dans la presse et que le casting offrait quelques nouveautés et qui plus est « islamistes ».

Agitateur de mots, il jette la phrase comme on jette une pierre dans un lac. Tout dépendra alors des ondes qui danseront sur la surface de l’eau. Ou bien encore, disait un ami poète, «tout dépend de la pierre qui choit». Finalement, qu’est-ce qu’écrire sinon cette folle envie de se jeter tout nu à l’eau, alors que «toute eau est couleur de noyade», soutenait Cioran ? Le chroniqueur du temps qui passe est un agitateur de mots. C’est aussi un citateur d’autres agitateurs de mots puisés dans la même longue et inintelligible phrase infinie qui couvre le bruit que font les hommes. Tout cela pour dire qu’il arrive parfois que la chronique, comme genre journalistique, ne soit qu’une forme de subjectivité narcissique que le journal tolère et que le lecteur subit ou agrée. Restons dans la subjectivité pour confesser  que l’auteur de celle que vous lisez, peut-être, a commencé, il y a bien longtemps déjà, à pratiquer cet exercice sans savoir que c’est un genre journalistique. Les aléas de la profession et les vicissitudes de la vie politique du pays l’ont poussé à mêler littérature, activités culturelles et petits faits de société au quotidien. Ainsi sont nés des textes rédigés dans l’urgence du bouclage et les incertitudes du métier, ajoutées à celles relatives à son propre folklore personnel. Le doute et l’incertitude sont les seuls moteurs du chroniqueur entêté. Car il faut l’être et persister pour continuer à écrire sur le temps qui passe. Mais il ne faut en tirer ni gloire, ni gloriole, ni conclusion. Tout écrit finit comme papier d’emballage chez le poissonnier ou l’épicier du coin. Voilà pourquoi cette écriture de l’éphémère ne doit se proclamer que  d’elle-même, c’est-à-dire de l’incertain, de l’inutile et de l’évanescent. Elle doit ainsi se draper d’humilité et de modestie. Ce bon philosophe qu’est Lucien Jerphagnon disait cette vérité toute crue : «Les gens qui ont des certitudes sont sûrs de se coucher le soir aussi cons qu’ils se sont levés le matin».
Après ces quelques considérations subjectives et donc très personnelles, voilà que le chroniqueur est rattrapé par la clameur et l’actualité du temps qui passe. Ah le temps marocain ! Ce long fleuve tranquille dont seuls quelques légers soubresauts viennent contrarier le cours et le secouer par  quelques vaguelettes intempestives. Il faut peut-être se féliciter que la chose politique, par exemple, se mette à bouger et donc de trouver quelque intérêt auprès du citoyen. Les lecteurs de journaux et les habitués des cafés (ce sont souvent les mêmes) ont passé plus d’une semaine à jouer à ce nouveau jeu de société : «Qui sera ministre ?». Il faut dire que les informations sur les impétrants circulaient en boucle dans la presse et que le casting offrait quelques nouveautés et qui plus est «islamistes». Tel nom faisait sourire et tel autre ne cadrerait pas, selon les uns, avec la fonction impartie. Au café du commerce, les «experts», c’est-à-dire ceux qui ont fait leur revue de presse avant les autres, lancent des commentaires à propos de tel nominé qui va avoir des soucis car il habite un quartier pourri. Il est vrai que la nouveauté dans ce cas, c’est que les nouveaux responsables ont poussé trop loin la proximité au point de loger tout près des administrés. Résultat de cette promiscuité inédite dans les annales de la sociologie politique et de la typologie des élites au pouvoir, ils seront trop sollicités, voire harcelés par le corps électoral. C’est bien sûr la rançon de la victoire, mais alors que faire ? Comme dirait Lénine qui, lui, n’en a rien à secouer pour des raisons idéologiques. Quoique… car il y aurait comme un peu de coco dans le tagine, disent les mauvaises langues, qui persistent et persiflent en prédisant des secousses dans le couscous… Bref, la scène politique va s’animer et (allez en dansant) c’est bon, bon pour le moral. Désormais, en plus de l’opposition qui va faire son boulot en s’opposant, on aurait aussi les ricaneurs et les rieurs. Et ce ne sont pas les mêmes, car si les premiers se moquent de tout en en prenant leur parti, les seconds rient de tout et se recrutent dans le Parti d’En Rire, le PER. C’est un parti qui a de l’avenir. Enfin, et comme tout chroniqueur est un agitateur de mots et un citateur d’autres agitateurs, citons encore une fois cet esprit lucide qu’était Paul Valéry dans le chapitre intitulé, justement, «Des partis» dans «Regard sur le monde actuel» : «Comme on voit communément des anarchistes dans les parts de l’ordre et des organisateurs dans l’anarchie, je suggère un reclassement. Chacun se classerait dans le parti de ses dons. Il y a des créateurs, des conservateurs et des destructeurs par tempérament. Chaque individu serait mis dans son véritable parti, qui n’est point celui de ses paroles, ni de ses vœux, mais celui de son être et de ses modes d’agir et de réagir».