Le Parti de la rose joue son avenir

L’USFP avait une pensée moderne, mais elle doit aujourd’hui en retisser les fils. Le parti devra aborder ce problème avec détermination, gravité. Autrement, sa crise peut être mortelle. Mais il doit être relativement patient dans la méthode. L’affaiblissement collectif, les logiques de clans ne pourront pas être surmontés du jour au lendemain

Depuis des années, l’USFP a totalement sacrifié la délibération collective pour se focaliser sur ses problèmes internes. C’est pourquoi elle souffre d’un déficit de projet politique. Sans avoir tranché un certain nombre de questions, elle n’arrive plus à convaincre. Elle paye son absence de travail de réflexion, ceux qui défendent des clans ont pris le pas sur ceux qui veulent le débat. Aujourd’hui, elle a besoin de crédibilité à travers la qualité de sa vision et de ses propositions et pas seulement du volontarisme de son opposition. Son neuvième congrès sera-t-il celui d’un sursaut collectif face à la crise profonde dans laquelle elle s’est enfermée ? Crise organisationnelle mais surtout crise politique et idéologique.

En fait, la réflexion s’est interrompue quand le parti est arrivé au gouvernement. Comme si les préoccupations de gestion prenaient le dessus, étouffaient toute expression critique et coupaient court à toute anticipation prospective. Le contenu idéologique du discours s’est affaissé. Du coup, on ne voyait plus que les ambitions : cela a fini par créer des situations de tensions groupusculaires dont les effets d’images ont été désastreux. Les derniers feux de la réflexion idéologique s’étant depuis longtemps éteints, le parti n’apparaît plus comme un foyer de premier plan dans la production des idées. Le sentiment dominant est qu’à quelques rares contributions près, la pensée socialiste locale ne dit plus rien, qu’elle connaît une période de «basses eaux», de «repli». Il y a évidemment ce flot d’articles interchangeables sur les mêmes sujets que l’on voit fleurir au même moment dans les journaux, de préférence à la veille des élections ou des congrès. Des contributions qui ont souvent pour fonction de nous rassurer, alors que, si elles ont une mission, c’est au contraire de nous inquiéter, de déranger nos habitudes de pensée, afin de nous apporter quelques degrés de liberté supplémentaire. La crise de la réflexion est effectivement indubitable.

Aujourd’hui, le parti est bien incapable de donner une définition du socialisme, au-delà de quelques formules creuses ou de l’énoncé de bonnes intentions. Le terme «alternative démocratique» ne veut rien dire, tant que le contre-modèle de l’autoritarisme n’est pas désigné avec un minimum de précision. Une expression comme celle de «société solidaire» n’est pas plus claire, quand elle ne prête pas à illusion.  On ne peut définir un projet de société comme un simple ailleurs d’un libéralisme débridé. La vraie difficulté de l’USFP est de donner au socialisme qu’elle préconise un contenu à la fois assez substantiel pour qu’il dessine une perspective. Disons pour faire court, que le modèle auquel se réfère l’USFP est un modèle de socialisme démocratique de marché. Un modèle qui laisse toute autonomie aux entreprises, mais confère à l’Etat la tâche d’établir la vision, la stratégie, la solidarité ce qu’il était censé faire mieux que le marché. Un modèle qui est resté purement théorique et fut bousculé par les transformations issues de la mondialisation.
Comment donc repenser le socialisme dans ce nouveau contexte ? Les questions sont redoutables. S’il s’agit de rebâtir un secteur public, est-il possible de le confiner dans un cadre de monopole national. Et ceci est vrai même pour certaines entreprises de services publics, pourtant liées à un espace de citoyenneté. S’il s’agit de créer également un secteur d’«économie solidaire», reposant sur des principes coopératifs, comment ces entreprises peuvent-elles y acquérir une économie d’échelle sans renoncer à ces principes ? L’égalité, contre-productive, ne devrait elle pas être replacée par l’équité et l’égalité des chances ? Le plan, abandonné parce qu’irréalisable, ne devrait-il pas donner lieu à l’invention de nouveaux modes de régulation des marchés ? Les institutions démocratiques ne sont-elles pas le vecteur de la transformation économique et sociale ? La démocratie représentative ne devrait-elle pas se remettre en cause face à la montée de la démocratie participative ? Tant que l’USFP ne répondra pas à ces questions et à bien d’autres, elle ne pourra prétendre être une force de changement.

Mais il ne s’agit pas seulement de faire mieux que le système économique dominant, il faut, avant tout, viser d’autres finalités. Ce qu’on peut reprocher à la pensée de l’USFP, c’est d’être restée confinée dans un horizon de valeurs imprécis. Un peu plus de justice sociale, un peu plus d’intervention publique pour palier les problèmes sociaux ne suffisent pas pour sortir la société des impasses auxquelles l’autoritarisme et son pendant de libéralisme débridé l’ont conduit. La crise d’identité qui atteint l’USFP et la gauche dans son ensemble se traduit par des flottements et une incertitude concernant les finalités du projet socialiste. C’est cet ébranlement des idéaux qui les met dans une situation de faiblesse, les démarcations étant de plus en plus ténues avec les courants de la droite, d’autant que celle-ci s’est faite championne de l’ambivalence en dispensant un discours libéral sans récuser les pratiques d’autoritarisme.  C’est sur ce terrain des valeurs et des finalités qu’il faudrait reprendre l’initiative, si la gauche veut qu’une alternative prenne un sens. Il faudrait ajouter ici une dimension essentielle, qui est la dimension morale. Ce qui donne au combat pour le socialisme une force puissante, c’est bien cette dimension, pour autant qu’elle s’appuie non sur des préceptes liés à une spécificité ou à un référentiel religieux, mais sur un principe d’universalité. Reste que cette morale doit trouver des points d’appui dans la réalité sociale.

De la même manière que l’USFP doit renouer avec la gauche de terrain, elle doit recréer cette confiance avec la société qui s’est un peu perdue. Il s’agit d’envoyer à la société un message de démocratie ouverte, de réconciliation avec les valeurs authentiques de la gauche. C’est la responsabilité du premier secrétaire, de la majorité qui va l’entourer, des militants et sympathisants qui vont le soutenir. Un leader national se doit d’incarner à la fois une tradition historique et une orientation collective. Il s’agit de recréer les conditions d’un débat de fond, qui ne soit pas biaisé par des considérations d’accessibilité à la gestion d’une impression de pouvoir. L’USFP avait une pensée moderne mais elle doit aujourd’hui en retisser le fil. Le parti devra aborder ce problème avec détermination, gravité. Autrement, sa crise peut être mortelle. Mais il doit être relativement patient dans la méthode. L’affaiblissement collectif, les logiques de clans ne pourront pas être surmontés du jour au lendemain.