Le partage des partageux

les petits vices des uns seront pris pour de grandes vertus par les autres. Et cette exploitation de la crédulité n’épargne ni le champ de la religion, ni celui du politique, que ce dernier épouse parfois «en tout bien tout honneur»; ni bien entendu le domaine économique qui souvent les inclut et les embrasse tous

Les gens qui partagent partageux ne sont pas nécessairement des gens partageux et donc généreux. Surtout aujourd’hui dans une société de consommation et d’hyper-communication où même le terme partage a été récupéré par ceux qui ne pensent qu’à faire consommer plus pour gagner davantage. La notion du partage, ou encore celle du don, sont dès lors, et de plus en plus, des vocables évidés dont on a retiré une partie du sens et qui renvoient à des réflexes consuméristes, idéologiques, démagogiques ou à des besoins bassement commerciaux. 

Nous écrivons cela en pensant, par exemple, à ce mot anglais «Share» (partage) qui accompagne tout utilisateur du web et notamment ceux des réseaux sociaux. Cette injonction au partage pousse au pire comme au meilleur, mais connaissant la propension humaine au pire, on ne peut guère se faire d’illusion sur l’usage qui pourrait en être fait. Que partage-t-on le plus souvent sinon la rumeur, la détestation, la haine, ou la manipulation d’une manière globalement virale ? Sous prétexte d’informer (en partant du sentiment de supériorité  que l’on est le plus informé), on contamine les autres avec toutes sortes de potins, d’horreurs diffamantes, d’images plus ou moins truquées et de publicités mensongères et de spam. Bref de ce bruit qui se déversera sur la Toile et deviendra torrents de fureur dévastatrice avant de laisser la place à d’autres mensonges et d’autres ignominies. L’effet est encore plus dévastateur lorsque les consommateurs de cette boue virale appartiennent à des sociétés mal préparées à la notion d’information. Lorsqu’elles ne sont pas préparées ou ne disposent pas de moyens et de supports pour recouper l’information, ou, pire encore, parce qu’ils ont le plus grand respect pour la chose écrite et la fascination pour l’image diffusée. De bonne foi à l’ancienne, ignorants ou crédules, les consommateurs de ces informations plus ou moins avariées les tiennent souvent pour une vertu ou une propension à l’empathie et l’altérité. De plus, ils la considèrent comme un grand acquis ou une avancée dans leur culture générale. Ah, la culture générale ! De nos jours, il n’est pas une seule personne, quel que soit son niveau scolaire, qui ne soit pas au courant de ce qui se passe à l’autre bout du monde et dans l’instant. Il fut un temps, pas si lointain, où la radio puis la télé étaient les seuls médias à même d’assurer cette mise à niveau. La presse écrite qui, elle, suppose un taux d’alphabétisation et de scolarisation élevé ou supérieur, était destinée à la seule élite. Il va sans dire -mais ça vaut mieux en le disant- qu’il faudrait relativiser et la teneur cognitive et la facture qualitative de tous ces médias classiques. Sachant que le taux d’analphabétisme chez nous, selon les chiffres du Commissariat du plan, est encore très élevé, on craint le tort causé par l’inadéquation entre le développement de la société numérique et celui du système éducatif. Cette fracture numérique, à propos de laquelle les experts avaient alerté il y a déjà deux décennies, risque d’aller en s’aggravant si l’on n’y remédie pas rapidement. On sait déjà que ce qui séduit le plus grand nombre sur le Net, comme d’ailleurs en dehors de la toile, n’est pas toujours frappé au coin de l’intelligence, de la culture et du civisme. Et comme l’occasion fait le larron, le populiste, le «hater» (le haineux), le démagogue, le manipulateur et le margoulin trouvent là un terrain idéal pour sévir, croître et prospérer. Ainsi les petits vices des uns seront pris pour de grandes vertus par les autres. Et cette exploitation de la crédulité n’épargne ni le champ de la religion, ni celui du politique, que ce dernier épouse parfois «en tout bien tout honneur» ; ni bien entendu le domaine économique qui souvent les inclut et les embrasse tous. Plus généreux encore, ce dernier va plus loin en exploitant la belle et charitable notion du don, c’est-à-dire la gratuité. On ne compte plus les offres de gratuité dans nombre de produits et services. Et comme a dit un connaisseur des activités de la Toile, «si on te propose un service gratuit sache que ce qu’on vend c’est toi». En effet, chaque fois que l’on clique sur un site, un réseau social une plate-forme, un moteur le recherche; bref chaque fois que l’on clique, on raque, on vend un peu de soi et donc on paie, si l’on ose dire, de sa personne. Désormais, à moins de vivre en ermite dans une caverne, sans téléphone, sans wifi et sans électricité, nous sommes tous «partagés» ou livrés pieds et poings liés gratuitement au «mieux-disant» ou au «plus cliquant». Nous le savons tous, plus ou moins, et nous nous en accommodons parce que nous avons aussi cette soumission en partage.      

Bien sûr pour le philosophe comme pour l’anthropologue, la notion du partage continue de susciter des débats et des séminaires entre personnes intelligentes et de bonne compagnie sur «le plaisir du partage», «créer du commun» pour aboutir à un «vivre-ensemble» et autres idées écologiquement généreuses telles «la terre en partage». On reprend et on revisite les préceptes des livres révélés et les concepts des philosophes de la Grèce antique jusqu’aux penseurs mélancoliques d’aujourd’hui, en passant par l’Ethique hérétique de Spinoza ou la Morale corsetée de Kant. Reste alors le fabuleux et fabuliste Jean de La Fontaine dans ce quatrain, lorsqu’il écrit que l’on ne peut pas tout partager et notamment ce qu’il appelle la louange, louange que chacun ici peut interpréter ou… partager comme il l’entend : «L’or peut se partager, mais pas la louange ; /Le plus grand orateur, quand ce serait un ange, / Ne contenterait pas, en semblable dessein, / Deux belles, deux héros, deux auteurs, ni deux saints».