Le pari politique de 2015

La sérénité du Maroc, dans un environnement en turbulence, dépend de la vivacité de la démocratie aux échelles nationale et locale et de l’engagement des citoyens au quotidien

L’année parlementaire 2015 s’annonce cruciale pour l’avenir de nos institutions politiques. Un simple parcours de l’agenda renseigne sur les enjeux d’une année politique chaude : les élections des représentants des salariés se dérouleront en mai ; celles des Conseils communaux et régionaux au mois de juin ; celles des Chambres professionnelles en juillet ; celles des Conseils provinciaux en août et enfin les élections de la Chambre des conseillers sont programmées pour septembre. Des rendez-vous électoraux précédés de concertations politiques et de l’adoption d’une série de projets de lois et de règlements très controversés. Une réelle course contre la montre. A son terme, le paysage politique national et local verra, sans doute, la configuration d’une nouvelle représentation politique. Sera-t-elle en phase avec les attentes de la société? Où en sommes-nous aujourd’hui? Comment en sommes-nous arrivés là ? Quel cap prendrons-nous ?

Partons d’un constat : aujourd’hui le processus de consolidation de la démocratie annoncé par la nouvelle constitution se trouve dans une situation de blocage. A cause de la faiblesse d’un pouvoir exécutif qui peine à assumer sa part de responsabilité dans le pilotage des réformes. A cause également de la perte de crédibilité  du pouvoir législatif, laminé par les querelles d’écuries et un abstentionnisme record. Mais en même temps, c’est un sentiment d’inquiétude qui prévaut sourdement dans les pores de la société. Cette configuration des pouvoirs n’est pas synonyme d’un Etat fort ni d’un Etat efficace.  Elle perturbe la mise en œuvre des réformes ; elle retarde l’avènement d’institutions démocratiques stables.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Tout simplement par la croyance  que l’osmose entre la Monarchie et le peuple dispense de la nécessité de corps intermédiaires. La croyance aussi que la centralité de la décision est garantie d’efficacité. Ces penchants sont aggravés par le renoncement des partis à leur rôle. Les évolutions récentes de reconfiguration de l’espace politique n’y ont ajouté que de la confusion. Les partis à l’encadrement composé essentiellement d’élus sont désormais moins l’expression de la mobilisation des citoyens que des structures de conservation ou de relais du pouvoir. Ce schéma (prenons-en conscience) est inefficient et risqué. Inefficient parce qu’il exprime une fuite en avant face à la nécessité d’un équilibre des pouvoirs. Risqué aussi parce qu’il coupe le peuple de la classe politique, alimentant le risque de déstabilisation sociale.
Il y a urgence pour notre pays aujourd’hui à sortir de cette situation à travers  une nouvelle démarche politique. L’année 2015 sera déterminante à cet égard. Cette nouvelle démarche doit naître d’une volonté de mobiliser la société en rétablissant la confiance dans les institutions élues. Aujourd’hui il y a un large espace d’expression politique laissé en jachère par des partis, occupés à négocier des sièges et des strapontins, jusqu’à laisser hors du débat la jeunesse de ce pays et de nombreuses sensibilités qui se reconnaissent dans la démocratie et l’exigence de justice sociale. Rompre avec cette situation, c’est non seulement refuser la confection d’une configuration politique qui reproduit l’éclatement du paysage actuel, c’est aussi et surtout reconnaître au champ politique une autonomie. Il ne suffit pas pour ce faire de donner des droits et un statut à ces partis. Encore faut-il les inciter à assumer leur rôle plutôt qu’à être affaiblis ou à devenir des relais de l’Administration.  Ce n’est pas seulement une nouvelle démarche, c’est aussi un engagement dans une démocratie de la responsabilité grâce à l’établissement d’un réel équilibre institutionnel où chacun peut jouer pleinement son rôle. Nos institutions politiques n’occupent pas la place ni ne jouent le rôle qui leur revient afin d’œuvrer dans la transparence et la responsabilité à l’édification d’un Maroc démocratique. Les dysfonctionnements de ces institutions alimentent un scepticisme qui empêche de tirer le meilleur parti de l’intelligence collective. On observe un contraste entre la modernité du discours sur la réforme et l’archaïsme de la pratique politique. Cette contradiction bloquante vide de leur substance les discours des acteurs sur la société démocratique et moderne, la politique de proximité, la mobilisation citoyenne, etc. Pis encore, elle accentue la défiance envers nos dirigeants, entrave l’émergence d’une nouvelle culture politique à la hauteur des enjeux, combinant dans le dévouement pour la cause publique des valeurs d’efficacité, de transparence et de dignité. Dès lors, c’est d’un pacte de confiance entre l’Etat et la société dont nous avons besoin. Un pacte bâti sur trois objectifs : l’équilibre entre les pouvoirs, l’indépendance des pouvoirs et la décentralisation des pouvoirs. C’est en engageant le Maroc dans de nouveaux équilibres institutionnels que son élite politique sera capable de relancer une société à bout de souffle. En opérant un tel aggiornamento, nos élus actuels et futurs adopteraient les vertus de l’exemplarité et consacreraient l’option démocratique comme horizon stratégique. La sérénité du Maroc, dans un environnement en turbulence, dépend de la vivacité de la démocratie aux échelles nationale et locale et de l’engagement des citoyens au quotidien.