Le nouveau «cogito» arabe

On compte 30 000 titres édités du Golfe à  l’Atlantique, pour une population de plus de 284 millions d’habitants, alors qu’Israël édite
13 000 ouvrages pour une population de 5 millions d’habitants.

Le journalisme culturel au Maroc comme dans le monde arabe est un genre aussi paradoxal que rare. Paradoxal parce qu’il comporte en lui la négation de l’information dite, zaâma, politique, objective et factuelle. Rare parce qu’il n’est supposé s’adresser qu’à  une élite et ipso facto à  un lectorat réduit. L’affaire est donc entendue en ces temps de course effrénée et échevelée au scoop chez les «papivores». Et si l’on ajoute la rareté du profil particulier du «journaliste culturel», on devine le reste. Plus rare encore est l’enquête culturelle. Elle est la portion congrue (ou incongrue), à  telle enseigne qu’elle devient un sujet d’étonnement ou une sorte de lapsus journalistique lorsque d’aventure elle surgit à  l’improviste dans tel ou tel journal.

Celle que nous citons cette semaine est parue dans un quotidien arabe et non marocain, édité à  Londres mais qui a pignon sur rue au Maroc : Acharq al Awsat, journal saoudien s’il en est, lequel est un des rares au monde à  arborer du papier vert pistache. Dans son supplément culturel du mercredi (31 juillet 2007), on a relevé dans la rubrique «Enquête» ce titre interrogatif de par trop philosophique sous la plume d’une journaliste syrienne : «Pourquoi ne pensons-nous pas ?». En fait, l’enquêtrice parle de son pays, la Syrie, et de la crise des idées en matière de création culturelle. Mais, en Syrie, panarabiste depuis toujours, comme dans nombre de pays arabes, le «nous» englobe tous ceux qui habitent entre le Golfe et l’Atlantique. Ce que la journaliste n’a pas manqué de signaler d’emblée non sans raison, soit dit en passant, du moins en ce qui concerne ce sujet précisément.

Par la suite, elle a passé en revue différents témoignages d’artistes, réalisateurs et scénaristes syriens qui ont dénoncé le manque d’imagination, la carence et le plagiat en matière d’idées dans tous les domaines de la création culturelle et télévisuelle. A propos de cette dernière, elle s’est plus attardée sur la difficulté, voire l’impossibilité, de faire aboutir des émissions ou des productions de fiction audacieuses pour des raisons que l’on devine aisément, mais que l’enquêtrice a laissé entendre sans trop s’attarder sur le sujet. Mais on a compris qu’être journaliste dans certains pays arabes est un autre métier intellectuel tout aussi improbable que celui de politologue par exemple. En revanche, si l’on ose dire, elle a donné la parole à  la directrice des programmes de la télévision locale qui a expliqué l’absence de bonnes idées par les difficultés économiques des créateurs, ce qui ne laisse pas beaucoup de temps pour «trouver de bonnes et nouvelles idées». Quant au cinéma, c’est un responsable du secteur qui a expliqué la crise de bons sujets en général par l’absence de traditions de fiction dans la culture arabe. Car, dit-il, «la fiction [ils disent “drama”] en tant que source de création audiovisuelle est quasi inexistante dans notre patrimoine culturel arabe, sauf dans Les Mille est une nuits». Et d’ajouter : «Notre service reçoit une dizaine de scénarios par an et au cours des deux dernières années, quatre projets ont pu être validés».

Est-il besoin de chercher encore la réponse à  la question négativement cartésienne (on pense bien sûr au «Cogito ergo sum» : «Je pense, donc je suis», de Descartes) que s’est posée l’enquêtrice au nom de tous les Arabes, alors qu’elle ne parlait que du cas syrien : Pourquoi ne pensons-nous pas ? (Limada la’ noufakkir ?) D’autres résidents de cette vaste contrée nommée «Monde arabe» seraient tentés, par chauvinisme, par patriotisme ou dans un sursaut identitaire, de lui répondre : «Parlez donc pour vous !». Mais la réponse, en chiffres et en lettres, est dans l’encadré jouxtant cette fameuse enquête journalistique. Selon des études sur le développement humain dans les pays arabes, la moyenne des tirages de livres, qui variait il y a peu entre 1000 et 5 000 exemplaires, tourne maintenant autour de 500. On compte 30 000 titres édités du Golfe à  l’Atlantique, pour une population de plus de 284 millions d’habitants, alors qu’Israà«l édite 13 000 ouvrages pour une population de 5 millions d’habitants.

Voilà  donc sans doute pourquoi nous ne pensons pas. Maintenant, il faut dire que, pour penser, il faut avoir des penseurs, et, pour ce faire, on doit apprendre aux gens le goût de la liberté, c’est-à -dire celui de la démocratie qui passe par l’éducation et la culture. «Tout ce qui dégrade la culture raccourcit les chemins qui mènent à  la servitude», disait Camus.