Le nÅ“ud gordien de l’industrie

Une politique industrielle efficace postule que la coordination des acteurs favorise la synergie des interventions et l’atteinte des résultats

C’est clair, sans socle industriel solide, pas d’exportation… et encore moins d’emplois. L’industrie nationale est un ressort essentiel de croissance pour l’ensemble des autres secteurs d’activité. Or, elle peine à décoller. Derrière quelques percées se cache une myriade de PMI qui, pour de multiples raisons, dégagent des marges trop faibles pour investir, grandir et conquérir de nouveaux marchés, notamment à l’export. Les chantiers lancés par Emergence sont vastes. Les revisiter régulièrement pour ajuster les leviers de la compétitivité est dans l’ordre des choses. Mais au-delà de la consolidation des mesures de mise en œuvre de la stratégie, le nœud gordien de la performance industrielle réside dans son dispositif de pilotage et de suivi. Si ses déficiences ne sont pas redressées, les ambitieux objectifs annoncés resteront lettre morte. Les acteurs vont se retrouver de nouveau,  selon le rythme que dicte le cycle politique pour faire le même constat de piétinement.  
Pour être court, les réalisations du Pacte d’Emergence sont en deçà des attentes. Les plateformes industrielles intégrées bloquent sur les difficultés d’apurement du foncier, les retards d’exécution des travaux et l’inadaptation de l’offre aux PME. Les programmes d’appui à la compétitivité des PME rencontrent peu de succès auprès des entreprises. Les ressources des fonds public-privé sont faiblement utilisées. Le dispositif de développement des ressources humaines qualifiées souffre des retards dans l’opérationnalisation des plans de formation. Le climat des affaires a encore devant lui un long chemin à parcourir pour atteindre les rives de la bonne gouvernance et de la transparence.

Dans le nouveau programme d’accélération industrielle, les dix mesures clés -qui s’apparentent, en fait,  plus à des domaines d’action qu’à des mesures- couvrent pour la plupart des initiatives en cours et pour certaines déjà annoncées : relation entre groupes locomotives et PME, compensation industrielle, formalisation de l’informel, mise en adéquation des compétences, création d’un fonds d’investissement, parcs industriels, suivi des accords de libre-échange… Les quatorze conventions entre partenaires embrassent des actions en déploiement : le foncier industriel, l’offset industriel (nouveau terme pour désigner la logistique), la compétitivité des entreprises, l’intégration des TPE, la dynamisation des Chambres consulaires, l’amélioration du climat d’affaires, la création d’un fonds industriel…

En prenant appui sur ces dynamiques, la nouvelle stratégie s’efforce d’optimiser les flux d’énergie du système industriel selon le fonctionnement des écosystèmes naturels. Une terminologie inédite exprime cette ambition: «l’écosystème industriel». Cet «oxymore» propose une vision globale, intégrée, de tous les composants du système industriel et de leurs relations avec l’environnement. Il renvoie à des mesures mais surtout à l’idée d’associer des acteurs économiques afin d’optimiser les flux de ressources dédiées à leur domaine ou leur activité. On est néanmoins en droit de penser que l’analogie entre écosystème naturel et activités industrielles est encore trop vague pour être totalement opératoire. Car cette relation peut s’interpréter de plusieurs manières. Ne s’agit-il que de l’usage d’une démarche déjà ancienne? Dans ce cas, nous serions alors face à un simple re-loockage ou ajustement de l’application des politiques de grappes industrielles, de filières, de clusters ou de systèmes productifs locaux.  Ou se pourrait-il, au contraire, que la notion d’écosystème signifie l’émergence d’une configuration inédite des mécanismes d’une coordination institutionnelle efficace qui s’exprimerait par une métaphore inventive ? Ce qui s’imposerait pour donner de la cohérence et de l’effectivité à la mise en œuvre des actions et garantirait du résultat.

Rappelons-nous, dans sa première phase, la stratégie d’Emergence avait mis en place un «Masterplan» pour le suivi des «mesures phare» des divers chantiers, l’appui à la création de structures dédiées et des leviers de financement innovants. L’opérationnalisation de ce dispositif est demeurée en deçà des objectifs. Le Pacte d’Emergence a initié un Project management office (PMO) pour assurer le pilotage de l’ensemble de ses chantiers. Des comités de suivi pour chaque domaine devaient veiller à l’application des 114 mesures, identifier les contraintes à leur mise en œuvre, proposer des solutions, résoudre les points d’arbitrage. Des points focaux ont été désignés par les départements ministériels, la CGEM et par le GPBM afin de s’assurer de la mobilisation des ressources, suivre la réalisation des plans d’action dans les délais impartis, assurer la coordination nécessaire à la fluidité des décisions. Cette mécanique institutionnelle a été en fait défaillante dans  la coordination des interventions des acteurs.

Aujourd’hui, un comité interministériel est annoncé pour le suivi de l’exécution des conventions. L’ensemble des acteurs associés à la dynamique se sont-ils globalement bien appropriés leurs engagements respectifs ? Vont-ils réellement adhérer à une vraie dynamique collaborative ? 
La «contractualisation» entre les organisations professionnelles et les pouvoirs publics permettra-t-elle à ces organisations de mieux définir leur positionnement en matière d’animation et de fédération de leurs adhérents autour des objectifs partagés ? La logique de contractualisation qui préside au pilotage de la politique industrielle doit donc être pérennisée et approfondie par une meilleure recherche de cohérence entre les différentes conventions signées. Une politique industrielle efficace postule que la coordination des acteurs favorise la synergie des interventions et l’atteinte des résultats. Encore une fois, le pilotage opérationnel de la politique d’accélération industrielle sera le challenge à relever.