Le monde est un roman

Ne dit-on pas que les gens heureux n’ont pas d’histoire ? pourtant, d’ormesson a derrière lui plus d’une quarantaine de livres entre romans, essais, biographies, sans compter les chroniques et articles dans la presse, dont le succès atteste du contraire.

Selon Michel-Ange, Dieu a donné une sœur au souvenir, il l’a appelée l’espérance. Cette pensée évoquée par Jean d’Ormesson dans son drôle de roman au long et merveilleux titre, «C’est une chose étrange à la fin que le monde», résume parfaitement le propos de cet ouvrage paru aux éditions Robert Laffont. Ce récit philosophique au ton enjoué malgré sa charge métaphysique est un véritable hymne à la vie entonné par un écrivain prolixe dont l’âge avancé n’a entamé ni la volubilité enchanteresse ni l’hyper créativité littéraire. Né sous une bonne étoile, il continue de lui rendre grâce et d’embrasser son destin comme on serre un être aimé. De tout cela il a fait des livres, des essais, des articles tout en cultivant une fausse désinvolture qu’il entretient par médias interposés. Bon client de Pivot où il avait battu les records de présence sur les plateaux du «Roi lire», d’Ormesson, normalien et agrégé de philo, se nourrit de citations d’auteurs célèbres ou de moralistes inconnus, de maîtres philosophes ardus ou de penseurs privés de postérité. Il en distribue autour de lui en citant de mémoire deux longs passages d’un poète fort connu, mais à peine reconnu tant les vers déclamés sont oubliés. Tel est cet écrivain qui aurait pu faire sienne cette formule du poète et artiste Robert Filliou : «L’art c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art». Bien entendu, un tel personnage ne peut que susciter critiques et moqueries dans le milieu littéraire et même au-delà, à cause de son alignement politique et de son extraction sociale. Il passe souvent pour un esthète mondain, verbeux et passéiste ou un dilettante idéologique moisi dont le mérite revient plus à son génome qu’à son mérite. Sa généalogie remonte en effet loin dans l’histoire de France jusqu’à Louis XIV où l’on retrouve un aïeul, André d’Ormesson, juge au procès de Fouquet au temps de la Fronde, qui avait tenté d’innocenter ce dernier lorsque le Roi Soleil, remonté et manipulé par Colbert, s’acharnait à le condamner à mort.

Ainsi va le destin d’un écrivain pour qui tout a été facile. Du sens de la virgule à l’éclat de la particule, il a cultivé l’art de vivre et d’écrire sur une vie à vivre. Mais on peut se demander ce qu’un tel homme pourrait bien raconter d’important pour les autres. Ne dit-on pas que les gens heureux n’ont pas d’histoire ? Pourtant, d’Ormesson a derrière lui plus d’une quarantaine de livres entre romans, essais, biographies, sans compter les chroniques et articles dans la presse, dont le succès atteste du contraire. Mais comme pour mettre fin à une narration romanesque dans laquelle il a puisé depuis des années l’essentiel de son œuvre, d’Ormesson, dans son étrange roman «C’est une chose étrange à la fin que le monde», a opté pour une sorte de récit philosophico-autobiographique que seul un homme arrivé à son âge pourrait entreprendre. Dès le prologue, l’auteur écrit : «Un beau matin de juillet, sous un soleil qui tapait fort, je me suis demandé d’où nous venions, où nous allions et ce que nous faisions sur cette terre». Ces interrogations existentielles qui ont taraudé nombre d’humains à travers les âges ouvrent le livre décomposé en brefs chapitres dont certains se résument à une phrase comme celui intitulé «Le rêve du vieux» et où l’on peut lire tout simplement : «Il n’y avait rien». C’est dire si le d’Ormesson volubile et prolixe démolit sa réputation d’auteur bavard et se lance dans la concision et l’évidemment. Mais si les interrogations métaphysiques de cet incipit peuvent sembler d’une affligeante banalité de la part, tout de même, d’un agrégé de philo, la suite dévoile en petites touches le véritable propos de l’auteur et de sa quête d’absolu déclinée en une multitude de courts chapitres débordant de joie de vivre, de réflexions, d’érudition, de doutes mais aussi d’espérance et d’amour.

C’est une chose étrange à la fin que ce roman, pourrait-on se demander une fois arrivé au terme de cet ouvrage. Mais, déjà au mitan de la lecture, à la page 166 au chapitre intitulé «Le monde est un roman», on est mis au parfum : «Chacun sait que, si tout roman est une histoire qui aurait pu être, l’histoire elle-même, d’un bout à l’autre, est un roman qui a été. Mais ce n’est pas seulement l’histoire qui est un roman, et le plus extraordinaire qui soit. L’univers tout entier, avec tout ce qu’il contient, est un roman fabuleux. C’est pour cette raison, et non pour attirer le chaland, que les pages que vous lisez se présentent sous la rubrique : roman».