Le monde a changé, et le Maroc avec lui

Tout va désormais très vite avec des changements majeurs opérés en temps records. Sur le plan démographique, les outils statistiques permettent sans peine (en 2050, le Maroc comptera plus de 10 millions de personnes à¢gées, ce qui représentera près du quart de sa population, pour à  peine 7.1% aujourd’hui) de prendre la mesure de la transformation à  venir.

Ceux qui ont connu feu Hassan II s’en souviennent certainement. C’était encore une de ces sorties cinglantes dont il avait le secret. A quelqu’un qui l’avait questionné sur la création de maisons de retraite au Maroc, il avait répliqué que le jour où  «la première (y) ouvrira sa porte, la société marocaine sera en voie de disparition». Le respect dû aux personnes âgées et leur prise en charge par les plus jeunes, en effet, font partie des valeurs cardinales des Marocains. Au-delà du monde musulman, dans les sociétés traditionnelles, une place privilégiée était réservée aux «anciens» en tant que «gardiens du temple». Mais la modernité a déplacé le curseur, faisant des aînés des personnes «inutiles» car «inactives» et donc improductives, économiquement parlant. Du coup, sauf pour ceux qui possèdent un capital intellectuel et financier suffisamment important pour continuer à peser dans la société, les vieux se retrouvent rejetés à la marge de celle-ci. L’Europe, grâce à son système de protection sociale, a mis en place les filets nécessaires pour que le rôle jusque-là assumé par les enfants auprès de leurs parents soit dévolu à des structures conçues à cet effet. D’où, outre la cotisation à la retraite qui assure aux seniors un revenu minimal pour vivre, la création de ces maisons de retraite auxquelles feu Hassan II était si réfractaire pour le Maroc. Certes, rien ne vaut de rester chez soi entouré de la chaleur des siens mais que faire en situation d’éclatement de la famille élargie, quand la grande maison s’est transformée en cage à poules ? A ne pas avoir pris la mesure des mutations sociales et anticipé sur le sujet, le Maroc se retrouve confronté à son tour au problème des personnes âgées. Qu’aurait pensé feu Hassan II de ce classement des pays où il fait bon vivre pour les personnes âgées effectué par l’ONG HelpAge International et dans lequel le Maroc figure parmi les derniers ? 81e sur 91, tout proche d’un Afghanistan dévasté par la guerre et fort loin d’une Suède, reine du bien-être social, c’est une sacrée claque pour une société qui s’est toujours targuée d’honorer ses seniors. Il y a quelques années, la loi sur la protection sociale a subi des modifications pour permettre l’ouverture de ces fameuses maisons de retraite dont le défunt Souverain ne voulait pas entendre parler. Aujourd’hui, le pays en compte une trentaine pour près de 3 millions de vieux. Et parce que dans ce domaine comme dans tant d’autres, l’anticipation a été défaillante, la situation de cette population s’est considérablement dégradée. Or, il n’y avait rien là qui était imprévisible, les effets de la modernisation d’une société étant largement connus.

Maintenant, pour en revenir à l’affirmation de feu Hassan II, la société marocaine, pour s’être dotée de ses premières maisons de retraite, doit-elle être considérée comme «en voie de disparition» ? Si, par société marocaine on entend le Maroc traditionnel d’antan, la réponse va de soi. Ce Maroc-là n’est plus. Quoi de plus normal ? S’il y a anormalité, elle est à chercher du côté de cette difficulté, de cette incapacité presque,  à appréhender et accepter le changement,  qui reste le fait de bon nombre de nos concitoyens parmi lesquels des acteurs politiques. Or, la caractéristique majeure de l’époque présente est l’accélération exponentielle du temps. Tout va désormais très vite avec des changements majeurs opérés en temps records. Sur le plan démographique, les outils statistiques permettent sans peine (en 2050, le Maroc comptera plus de 10 millions de personnes âgées, ce qui représentera près du quart de sa population, pour à peine 7,1% aujourd’hui) de prendre la mesure de la transformation à venir. Et donc, de mettre en place les politiques nécessaires en la matière. Là où cela se complique, c’est au niveau de l’évolution des mœurs. A ce changement de tempo qui fait qu’on ne peut plus continuer à agir et à penser comme avant. Dans l’actualité de ces derniers jours, deux affaires qui ont fait scandale en donnent un clair aperçu: celle de ce jeune homme arrêté pour s’être converti au christianisme et pour son supposé prosélytisme et, plus délirant encore, ces deux adolescents envoyés dans un centre de mineurs pour avoir échangé un simple baiser. Les deux affaires ont ému au-delà des frontières au point qu’après «le baiser de Rodin», on parle désormais du «baiser de Nador». Devant l’émotion (internationale entendons-nous) suscitée, les autorités locales ont été, fort heureusement, contraintes à un rétropédalage. Mais les deux affaires, qui nous renvoient toutes deux au Moyen-Age de la pensée, témoignent de ce refus obstiné de s’ouvrir au changement. Et de prendre acte du fait que le monde a changé. Et le Maroc avec lui.