Le moins-disant culturel

La culture est la rubrique la plus maltraitée par la presse, lorsqu’elle n’est pas purement et simplement oubliée par les médias et par les pouvoirs publics. sauf lorsqu’elle est tenue pour ce qu’elle n’est pas, à  savoir une simple expression du monde du spectacle et de la distraction massive.

Dans une dépêche récente, l’agence MAP via son bureau de Berlin, nous a annoncé qu’une maison d’édition allemande dénommée «Rimbaud» (pourquoi pas) «vient de consacrer toute une section à des ouvrages sur le Maroc écrits par des Allemands». Et d’ajouter que cette initiative vise «à permettre aux lecteurs de découvrir le Maroc, sa culture et sa civilisation». C’est une bonne nouvelle par ces temps d’informations catastrophistes; et elle est d’autant plus heureuse qu’elle concerne la culture, parent pauvre de l’information même catastrophiste. En effet, la culture est la rubrique la plus maltraitée par la presse, lorsqu’elle n’est pas purement et simplement oubliée par les médias et par les pouvoirs publics. Sauf lorsqu’elle est  tenue pour ce qu’elle n’est pas, à savoir une simple expression du monde du spectacle et de la distraction massive. Les pages et rubriques dites «fanniia wa taqafiya»  (artistiques et culturelles) sont généreusement consacrées aux acteurs et actrices et à leurs agitations et simagrées sur les réseaux sociaux. Exemple : le comédien «f’lane» a passé une heure à se prendre en photo avec des admiratrices devant la salle de projection  lors d’un de ces innombrables festivals de cinéma. Il a raté la séance d’ouverture, précise l’info, mais il a fait l’événement sur Facebook et le journal a relayé le buzz. Précisons que ledit comédien passe plus de temps sur ce réseau social que sur les écrans. On ne citera pas toutes les nouvelles dont nous abreuvent les rubriques dites culturelles, mais elles sont toutes du même tonneau. Alors, vous pensez bien qu’une information sur une  maison d’édition occidentale, allemande, qui plus est, et publiant des livres sur le Maroc, n’est pas banale. D’autant moins banal que l’éditeur allemand Bernhard Albert, rapporte l’agence, a eu cette idée après avoir lu l’excellent livre du prix Nobel de littérature Elias Canetti,  Les voix de Marrakech, publié dans les années soixante. ça a tout de même plus d’allure lorsque l’inspirateur est une sommité de la littérature et que le livre a été salué par la critique mondiale. Et ce, avant que Marrakech ne devienne la cité-métaphore d’on ne sait quel fantasme. Mais cela est une autre histoire.

La culture, disions-nous, est négligée ou malmenée par les médias mais aussi par les responsables qui président à sa destinée. Prenons la littérature, puisqu’on parle de Canetti. Il y a plus de trente- cinq ans maintenant qu’un colloque sur la culture avait fait l’état des lieux à Taroudant. On y avait préconisé la création d’un Conseil de la culture, d’une agence de la  promotion du livre (édition, traduction et exportation d’ouvrages marocains) et bien d’autres résolutions visant toutes les expressions de l’activité culturelle au Maroc. Trente-cinq ans c’est l’âge d’une personne adulte devenue père ou mère  d’au moins un enfant dans un processus de vie, disons, normal. Voilà ce que le «moins-disant culturel» génère comme vacuité et comme gâchis lorsqu’on estime, dans les calculs d’apothicaire, que la culture coûte cher. On a essayé l’ignorance, comme c’est le cas dans le domaine éducatif (quoique le tout soit lié) et l’on peut en mesurer aujourd’hui le coût. Sans compter, si l’on ose dire s’agissant de calculs d’apothicaire, que ce «moins culturel» a des répercussions sur l’ensemble de l’économie du pays en retardant l’installation d’une industrie culturelle qui est un véritable levier de développement. Enfin, sur le plan de ce qu’on appelle le «soft power» (pouvoir d’influence), la culture est un formidable vecteur pour rayonner à l’extérieur. D’autant plus que le Royaume du Maroc a une épaisseur culturelle et une profondeur historique reconnues et adossées à un prestigieux patrimoine qui en témoigne depuis des siècles. 

Concluons par une info qui n’a rien à voir avec nous, sauf si l’on creuse. Dans une correspondance d’un journaliste du quotidien Le Monde destinée au supplément Livres du vendredi dernier, on apprend que les responsables qui gèrent la distribution du livre dans les Pays-Bas s’inquiètent sérieusement à propos de la baisse des ventes dans le secteur. Les ventes ont baissé  de près de la moitié, sachant qu’elles étaient de plus de 50,6 millions en 2008. Cependant, les responsables du secteur éditorial n’imputent pas cette tendance baissière à la crise économique mais bien au système éducatif qui ne fait pas une grande place à la lecture dès les premières années de la scolarité. Et pour eux la crise «menace le tissu intellectuel et l’avenir des générations futures». Rappelons que selon les statistiques établies récemment, un Hollandais lit 12 minutes par jour. Et un  Marocain 2 minutes. Soit le temps de lire et de répondre à un SMS.