Le modèle turc écorné

Le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a effectué il y a une semaine une tournée importante dans trois pays du Maghreb.

Le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a effectué il y a une semaine une tournée importante dans trois pays du Maghreb. II s’agissait pour la Turquie de reprendre pied dans une région à laquelle elle a tourné le dos pendant la plus grande partie du XXe siècle. Au- delà de la conquête des marchés maghrébins, c’est bien ce «modèle turc» qu’Erdogan est venu présenter à ses interlocuteurs. Mais, aujourd’hui, les turbulences politiques de la scène politique turque compliquent  le message de l’acte diplomatique et pointent les limites de l’évolution d’un pays, bien vite, érigé en modèle pour les «transitions» politiques des pays de la région.

Le premier élément du modèle serait d’avoir prouvé qu’un parti islamiste, en l’occurrence l’AKP, peut accéder et se maintenir au pouvoir par les voies légales, sans mettre en œuvre un agenda d’islamisation systématique. Très habilement, les néo-islamistes ont compris que l’adéquation entre islam et démocratie minerait les fondements autoritaires de l’édifice kémaliste et fonderaient un projet politique en rupture avec le système établi. L’expérience turque a été ainsi vue comme un exemple d’intégration réussie de l’islam dans le jeu politique démocratique, une victoire durable du sécularisme moderniste et une conciliation originale de l’Islam avec le libéralisme. La consolidation d’une démocratie ouverte sur la société civile serait le deuxième élément du modèle. Yalçin Akdogan, conseiller politique d’Erdogan, principal idéologue du système et inventeur du terme de «démocrate conservateur», définissait l’AKP comme «un parti de masse conservateur aux fondements culturels et religieux». Le corpus idéologique de l’AKP s’organise autour du respect de la diversité des appartenances et la nécessité de défendre des corps intermédiaires entre le peuple et le gouvernement. Le programme du parti insiste sur le besoin de «garantir l’ouverture de la société civile à un processus politique, libre, pluraliste, participatif et démocratique, ainsi que la prise en compte des opinions et des propositions des segments sociaux sur les sujets sur lesquels doivent être prises des décisions».

Troisième composante, le dynamisme économique : la montée en puissance de la Turquie n’aurait pas été possible sans le spectaculaire redressement de son économie. On est en effet loin, bien loin du début des années 2000 lorsque l’Etat, au bord de la banqueroute, a dû être secouru par le FMI. Aujourd’hui, le climat est tout autre. Depuis 2005, le PIB par habitant a augmenté de 50%, les exportations ont crû de 75% et les IDE, moteur du décollage, ont explosé. Du coup, la Turquie plane sur une croissance moyenne de plus de 7%, unique dans la région. Les politiques publiques se sont assainies et le pays s’est développé à vive allure et le rattrapage avec l’UE est en cours. La percée des entreprises turques est spectaculaire. Elles sont présentes sur tous les gros chantiers, du Maroc à la Libye en passant par l’Algérie et la Tunisie. Le gouvernement turc est aussi encouragé dans cette démarche par sa base, une nouvelle classe d’entrepreneurs, les «tigres anatoliens». Cette bourgeoisie pieuse et provinciale forme l’ossature de l’AKP au pouvoir. Les patrons d’Anatolie, qui ont encore du mal à s’imposer en Europe, poussent leur gouvernement à leur ouvrir les marchés dans les pays voisins, où ils sont compétitifs. Cette vitalité économique a profondément bouleversé la donne. Elle a stimulé d’autres ambitions.

L’enthousiasme pour le modèle turc  est en partie suscité par une autre composante du modèle : une diplomatie militante. Dans le monde arabe, l’intérêt pour le modèle turc s’est encore intensifié en raison de la politique étrangère turque dans la région. Les prises de position de l’AKP sur l’invasion américaine de l’Irak, la question palestinienne ont généré beaucoup d’admiration. La nouvelle diplomatie turque fait un retour marqué dans son ancien périmètre. Elle développe une politique extérieure très active dans la région du Maghreb et du Moyen-Orient, combinant présence économique et diplomatie de médiation. La Turquie a changé de perspectives, elle ne se voit plus seulement aux portes de l’UE, mais au centre d’une grande région.

Ainsi, la Turquie semblait être le partenaire indispensable au Maghreb pour construire l’avenir. Le «modèle» incarnait à la fois le dynamisme économique, une démocratie à l’identité musulmane assumée, et une voix qui compte sur la scène internationale. En fait, les affrontements de la place Tacsim ont montré que tous les paramètres de ce modèle sont discutables. Ils s’inscrivent en faux contre l’idée de  l’approfondissement démocratique et mettent à mal l’image emblématique du «modèle». La Turquie est indéniablement une démocratie électorale mais une démocratie musclée où domine une majorité conservatrice qui impose des normes sociales en rupture avec la conception d’une laïcité «ouverte». L’opposition craint que les institutions ne se transforment en canal de transmission d’un autoritarisme latent et en une régression des libertés individuelles. L’ambivalence du modèle turc devient en outre plus évidente à la lumière des limites du modèle. La première limite renvoie aux incertitudes qui pèsent sur la démocratisation de la Turquie. Musulmans démocrates, démocrates conservateurs, islamistes modérés, donner une définition exacte de l’AKP n’est pas chose aisée. Cette ambivalence condamne l’AKP au grand écart permanent. A tout moment, la religion peut être évoquée, incorporée dans la sphère publique et politique. La deuxième limite émane de la diplomatie turque qui peut buter sur les incohérences entre les principes affichés et les intérêts mercantiles. La Turquie s’est montrée prudente face aux événements de Tunisie, et aussi, au moins dans un premier temps, face à la question libyenne. Ces limites conduiront les acteurs politiques maghrébins arabes à voir dans la Turquie une boîte à outils dans laquelle ils puiseront des éléments divers pour faire avancer des agendas parfois contradictoires en vue d’atteindre des objectifs très différents. Ces versatilités font que la Turquie ne peut être qu’une source d’inspiration, et non un modèle pour les pays maghrébins et le monde arabe en général.