Le modèle marocain, de quoi parle-t-on ?

Dans le discours sur les performances de l’économie nationale a surgi depuis quelque temps le concept de modèle marocain qui, tant bien que mal, tente de caractériser les choix de politique économique sous-jaccents à la dynamique des structures de cette économie, des comportements de ses acteurs, de sa configuration institutionnelle.

La polysémie du terme modèle n’aide pas toujours à clarifier la spécification de cette économie, ses mutations. Un arrêt sur le concept, sur les approches qui lui donnent un sens rendrait plus lisible l’objet analysé. La science économique utilise le concept de modèles dans divers sens. Sa branche mathématique recourt à une représentation simplifiée et plus ou moins formalisée d’une économie ou d’une politique économique par des systèmes d’équations et de relations mathématiques entre grandeurs. La branche de l’économie institutionnelle recourt, de son côté, à la notion de modèle pour caractériser un type d’organisation et de fonctionnement de l’économie selon une approche doctrinale. L’utilisation de cette notion revient à se demander si les orientations de l’économie nationale suivent un “voie libérale” ou une “voie socialiste” ou une autre voie éclectique. Dans son acceptation la plus large, l’idée de modèle renvoie à celle de modèle de développement, une notion qui ne se limite pas  au système de production mais inclut aussi le mode de régulation des rapports sociaux.

On peut distinguer plusieurs phases dans l’élaboration du discours sur le modèle économique marocain. Dans une première période, les institutions nationales rechignaient à parler de modèle économique. Elles faisaient référence à «la politique de stabilisation», à «la politique des réformes», à «la politique économique du gouvernement», à «l’expérience marocaine» ou encore au «chemin de croissance  marocain». Cette réticence tient au fait que l’expression modèle économique est connotée négativement aux programmes relevant des organismes internationaux. Ce n’est qu’à partir de la mise en œuvre des stratégies sectorielles, des accords de libre-échange, des réformes relatives à la gouvernance que le terme modèle a été convoqué. D’un point discursif, on passe du statut de “programme de réformes économiques” à celui de “projet politique” et “modèle de société”. Dans ce discours, le modèle économique et social mis en œuvre constitue un projet pour faire du Maroc un pays moderne, ce qui implique de rompre avec de vieilles  habitudes politiques et d’accélérer le passage d’une économie dirigiste et d’une certaine manière centralisée à une économie sociale de marché, ouverte sur l’extérieur et libérée de toute intervention étatique inutile. Ainsi, au cours de ces dernières années, nous retrouvons dans les rapports du ministère des finances, notamment le rapport économique et financier, des analyses qui donnent une représentation implicite du modèle économique marocain. Par exemple : «Le modèle marocain, combinant ouverture économique, libéralisation financière et profondes réformes structurelles, a contribué à la réussite du programme de stabilisation macroéconomique. Les bases de ce succès reviennent à la modernisation de l’appareil productif, à une discipline budgétaire et à la crédibilité de la politique monétaire, le tout adossé à un cadre institutionnel et juridique stable».

Dans son acceptation la plus large, l’idée de modèle renvoie à celle de modèle de développement, une notion qui se limite ni au système de production et encore moins au modèle de société mais qui inclut, néanmoins, le mode de régulation des structures économiques et sociales. Cependant, même dans le cas d’une définition aussi large et pour éviter certaines ambiguïtés sur la spécification du «modèle», deux précisions s’imposent. En premier lieu, il vaudrait mieux prendre le terme modèle de développement non pas dans un sens normatif, un modèle à imiter, mais dans le sens d’une configuration réunissant divers éléments dont la cohérence résulte d’une «construction théorique a posteriori». Par conséquent, la préoccupation de cette approche serait moins de montrer la supériorité du «modèle marocain» que ses caractéristiques en termes de configuration. Ces configurations sont retenues comme autant de types idéaux qui se distinguent du point de vue de la place respective de l’État, du marché et de la société civile dans la régulation et la coordination du système de production et du système des services collectifs. En deuxième lieu, la notion de modèle de développement suppose l’identification d’un certain nombre d’éléments qui lui donnent une existence bien concrète. Comme les éléments à retenir varient considérablement, il est possible de proposer différentes configurations pour une même société et par la suite d’arriver à une évaluation divergente de la configuration identifiée. D’où l’importance de bien identifier les approches qui inspirent l’analyse du modèle de développement puisqu’une bonne partie des désaccords repose alors sur des choix méthodologiques eux-mêmes inspirés par les paradigmes sous-jacents à l’analyse.

Donc ce n’est pas à l’aune d’une doctrine qu’il faudrait «modéliser»  l’économie marocaine. C’est plutôt à l’épreuve de faits que ses caractéristiques et sa configuration peuvent être diagnostiquées. En recourant à une méthode de diagnostic qui s’inspirerait principalement de trois approches: institutionnelle, qui accorde une importance aux règles et normes de fonctionnement ; organisationnelle, qui focalise sur les modalités de coordination des décisions ; sociale, qui intègre les mouvements sociaux et les valeurs sociales. Ces approches permettraient de caractériser le modèle de développement à partir du jeu des acteurs sociaux, leurs stratégies et comportements; des orientations des politiques publiques, leur mode de régulation et les formes de gouvernance ; du système de production, les politiques macroéconomiques et sectorielles, les formes de l’organisation du travail et les rapports entre les entreprises ; du système social, les dispositifs de redistribution, de protection et le fonctionnement des services publics. Vaste programme.