Le miroir sans tain

le journalisme, tel qu’il
se pratique aujourd’hui, ressemble à  son époque, c’est-à -dire à  ce temps marocain fait de fébrilité, de fausses certitudes et
de mauvaises humeurs.
Il emprunte au pays ou à  ceux qui le dirigent, même s’il s’y oppose, l’expression d’une certaine hargne, le tropisme d’une revanche à  prendre sur le temps passé
et celui qui passe.

«Il n’a pas eu à sa naissance la goutte de miel que l’on offre aux nouveaux-nés. Ni le youyou strident des femmes qui entourent la mère allaitant son enfant. Il est arrivé comme on naît à un monde où rien n’est offert. Nu, seul et vagissant, sous un arbre dans un bois à la lisière de la ville, entre les jambes ensanglantées d’une mère qu’une femme inconnue vient d’accoucher avec les gestes assurés et la science improvisée d’une sage-femme de fortune».
Cet incipit, qui n’est ni une citation  ni un emprunt, dois-je le  préciser, pourrait servir en tant que  «lead» ou  début d’une enquête journalistique sur l’absence des infrastructures sanitaires dans les zones enclavées et pauvres du pays. Comme il servirait, tout autant, en guise d’amorce à une fiction romanesque ou à un mélo gorgé de pathos : le hasard d’une rencontre de deux femmes et la naissance dans la nature d’un bébé dont le destin fabuleux lui fera croiser, une fois riche et célèbre, celle qui l’a fait venir au monde. Deux exercices d’écriture qui démontrent que les mots sont ce qu’on en fait : un texte descriptif, informatif et imagé, puisant dans la réalité ou une fiction, pur fruit de l’imagination. En tant que lecteur, j’ai un faible pour les deux mais une préférence pour le second. Pourtant, le premier a été par le passé un genre journalistique très courant et pratiqué par des plumes déjà reconnues ou en passe de l’être. En Amérique, en France  et dans une moindre mesure en Egypte pour le monde arabe, des écrivains ont exercé le journalisme à leur façon, c’est-à-dire en y mettant de l’art, celui du récit et de la belle métaphore qui a du sens et de la gueule. Hemingway, Dos Pasos, Truman Capote, Kessel, Simenon, Camus et bien d’autres. Reporters ou chroniqueurs, ces gens-là avaient hissé  le journalisme au rang d’un art narratif qui est le propre et l’essence même de l’acte d’informer. Car qu’est-ce qu’informer sinon réciter des faits tels qu’on les perçoit et qu’est-ce qu’une information sinon une narration ? Plus tard, on décidera qu’un  journaliste doit rapporter les faits et rien que les faits au nom de cette sacro-sainte objectivité qu’on a érigée en dogme. Les écoles et les lieux du savoir journalistique en général en feront toute une «religion» que la réalité du terrain, les aléas de la profession, les contraintes, les pressions et les servitudes du métier finissent toujours par contrarier. On a bien  vu aux Etats-Unis, la nation et le parangon  de la presse  dite objective, comment la résignation des journalistes et des médias en général devant le délire paranoïaque post-11 Septembre de l’administration Bush a produit de la fiction en feuilleton hollywoodien et accompagné béatement les séquences de la «Storytelling» débitées par les scénaristes stratèges de la désinformation.
Il est de coutume dans cette chronique et dans ce journal depuis maintenant une vingtaine d’années de se demander, s’agissant de certains sujets, mais qu’en est-il chez nous ? Jeter sur  la presse un regard critique lorsqu’on en est soi-même issu et l’ayant pratiquée  à différents niveaux de responsabilité,  à différentes époques et dans divers supports, n’est pas chose aisée. Cela pourrait même paraître rédhibitoire. Il reste que le journalisme, tel qu’il se pratique aujourd’hui, ressemble à son époque, c’est-à-dire à ce temps marocain  fait de fébrilité, de fausses certitudes et de mauvaises humeurs. Il emprunte au pays ou à ceux qui le dirigent, même s’il s’y oppose, l’expression d’une certaine hargne, le tropisme d’une revanche à prendre sur le temps passé et celui qui passe. Bref, il exerce et s’exerce, mélancolique et en colère (ou en mélancolère, si vous préférez) face à un miroir sans tain  où il  se mire, se réfléchit (dans les deux sens du mot), gesticule, pourfend et s’agite tout  en sachant qu’il est épié de l’autre côté de  la glace. D’aucuns   diront que l’on prête trop à un métier somme toute  en gestation, qui se fraie son petit bonhomme de chemin dans un pays lui-même en quête de projet de société. Ce n’est pas faux. Mais  de nos jours, on prête aussi aux pauvres.  
Il est vrai qu’en définitive la question est de savoir s’il y a ou non de la substantifique moelle dans les textes qui sont donnés à lire et pourquoi ceux dont le métier est d’écrire – les écrivains et même les «écrivants», les savants et même les «sachants» – n’ont jamais exercé cette profession ? Voilà une question qu’elle est bonne comme dirait l’autre. Enfin, l’autre particularité qui caractérise cette profession consiste dans cette propension à la «dramaturgie informationnelle en boucle» et à  la surenchère en la matière. De sorte qu’aucun nouveau titre ne pourrait aujourd’hui paraître en affichant un ton, disons, neutre, sinon il risquerait  de passer pour un  canard  résolument ringard. Bref, tout le monde a basculé dans l’opposition avec armes, larmes et bagages. C’est bien plus chic, c’est bien plus choc. Il nous restera, pour nous consoler,  ce bon vieux Matin du Sahara, dernier rempart contre les palinodies des uns et les pantalonnades des autres.