Le miracle de l’art, la culture et la philanthropie

Il y avait de la légèreté dans l’air ce 12 décembre à Sidi Moumen, quartier tristement célèbre pour avoir été celui des kamikazes des attentats de 2003 à Casablanca.

Rire et bonne humeur étaient au rendez-vous. Dans le cadre de sa première «édition culturelle» le complexe socioculturel Oum Keltoum, bâti et géré par la Fondation Ghali Berrada, a offert un spectacle musical à la jeunesse du coin. Avec Hatim Idar, jeune chanteur très apprécié, et la troupe chilienne Hermanos Tuna qui a emporté le public avec sa musique endiablée. Mais le plus grand bonheur pour les jeunes présents fut sans doute de pouvoir applaudir leurs propres copains présents sur scène, qu’il s’agisse des percussionnistes du groupe Boom Tac ou des acteurs de la troupe Seven arts. Dansant entre les fauteuils, riant aux éclats aux saillies de leurs potes, ils étaient au comble de la joie. Leurs visages épanouis respiraient le bonheur et c’était un vrai plaisir que de les voir ainsi.

L’art, la culture et la philanthropie, le juste mariage de ces trois ingrédients produit des résultats magnifiques. Le type de miracle dont nous avons justement besoin aujourd’hui, plus douloureusement que jamais vu les menaces existentielles qui pèsent sur nos sociétés. En choisissant, au lendemain des attentats de 2003, d’implanter dans ce quartier le complexe socioculturel Oum Keltoum, la Fondation Ghali Berrada a voulu, par des actions éducatives et culturelles ciblant en priorité les jeunes, s’attaquer directement aux racines du mal et juguler cette désespérance qui transforme en morts vivants des êtres à peine éclos à la vie. Exauçant le vœu d’Oum Keltoum et Ghali leurs parents, grands philanthropes de leur vivant, qui leur avaient laissé comme recommandation testamentaire de consacrer une part substantielle de leur héritage à la bienfaisance, Mohamed, ex-ministre des finances, Fikria, ex-directrice de «l’Heure Joyeuse» et leur sœur Camélia ont créé l’Association Complexe Oum Keltoum dans une optique : non pas faire de l’assistanat mais de donner à une population défavorisée les moyens de se prendre en charge et, par-là, de recouvrer sa dignité. La fondation ainsi créée est un exemple édifiant de l’évolution de la bienfaisance traditionnelle  fondée sur l’aumône et le don vers la philanthropie moderne gérée en tant qu’entreprise sociale. Sa démarche signe l’émergence au Maroc de l’entrepreneur philanthropique, du type de celui qui agit en Europe et surtout aux USA et dont les grandes figures de proue sont Bill Gates et le patron de Facebook, Mark Zucherberg. Ce dernier, premier et plus jeune milliardaire au monde, vient d’ailleurs de défrayer la chronique en annonçant le legs, à l’occasion de la naissance de sa fille, de 99% de ses actions à l’action humanitaire à travers le monde !

Maintenant, l’action humanitaire des philanthropes ne peut se substituer à celle de l’Etat à qui il revient de créer les conditions du développement économique et humain des populations. La portée de l’acte philanthropique n’en demeure pas pour autant  très importante car, de nature éthique, elle valorise la notion de partage. Dans la culture américaine par exemple,  celui qui a réussi financièrement est dans l’obligation morale de rendre à la société une part de ce qu’il a reçu. D’où le nombre considérable de fondations philanthropiques et la facilité avec laquelle les Américains leur font des dons. Chez les musulmans, il n’est pas inutile de se souvenir que la zakat est un des cinq piliers de l’islam, avec cette particularité notable que le don se doit d’être anonyme. C’est dire que la culture du don existe partout et sous toutes les latitudes car constitutive du lien social. En effet, dans l’acte de donner, plus que ce que l’on donne il y a ce rapport qu’on établit avec autrui. Cette reconnaissance, cette empathie dont on fait preuve à son égard, ce lien social qu’on nourrit et que l’on consolide de la sorte. Or, actuellement, c’est là que le bât blesse, dans cette déliquescence de la relation à l’autre et dans ce désert social dans lequel de plus en plus de personnes se trouvent rejetées. Un plan sur lequel l’approche culturelle et artistique peut être d’un grand apport. Ce samedi à Sidi Moumen, du bonheur a été donné aux jeunes présents. Par de l’argent ? Non. Juste par le miracle de la musique qui unit et met de la joie dans les cœurs.