Le ministre de la justice face à  la dure réalité…

Un individu interpellé pour vente et trafic de stupéfiants, avec à  la clé une saisie de quelques kilos de cannabis. L’affaire est mal engagée, et une longue peine de prison attend notre homme. Mais quelqu’un se dévoue, qui connaît bien les arcanes du palais de justice, et qui assure que pour 50 000 DH, il pourrait bénéficier de circonstances atténuantes et se voir condamner à  une légère peine de deux ans de prison !

En ces temps de grèves multiples, une voix autorisée s’est enfin exprimée, celle du titulaire du portefeuille de la justice qui est monté au créneau afin d’expliquer aux citoyens le pourquoi de tels mouvements sociaux et les solutions envisagées.

L’intention était louable et l’on attendait patiemment la version officielle, concernant ces grèves ô combien perturbantes et pénalisantes. Malheureusement, on a été déçu car, aussi bien sur la forme que sur le fond, les explications du responsable gouvernemental sont restées assez floues, pour ne pas dire très vagues. Apostrophé par des syndicalistes sur les mesures à prendre concernant les salaires des greffiers et autres personnels des tribunaux, le ministre a «botté en touche», expliquant laborieusement que son collègue des finances avait, semble-t-il, promis des améliorations notables, avant de faire machine arrière en constatant l’état précaire du Budget national.

Interrogé par certains justiciables sur des dossiers précis ayant connu des vicissitudes devant les tribunaux, il ne s’est pas plus mouillé, arguant du fait qu’il ne connaissait pas le fond de ces dossiers et qu’il lui était donc difficile de se prononcer. «Mais, a-t-il assuré, ses services allaient se renseigner sur ces affaires, et justice sera faite» … Promesses, disait jadis un certain Chirac, qui n’engagent que les niais qui y croient.

De même, concernant le cas d’un journaliste ayant des problèmes judiciaires, le ministre a usé d’une parade bien connue des juristes, consistant à dire que l’on ne peut commenter une affaire actuellement soumise au tribunal.
Enfin, abordant le délicat sujet de la corruption, il s’est même un peu emmêler les pédales. Il a d’abord admis que bien des magistrats percevaient un salaire mensuel  de 9 000 DH, qui s’avère notoirement insuffisant pour vivre dans les grandes villes. Mais a-t-il également affirmé, le fait de toucher des émoluments modestes ne signifie en rien que le corps entier est gangrené par la corruption. D’ailleurs, a-t-il ajouté, certains juges atteignent le montant de 32 000 DH, et l’on peut assurer qu’ils sont intègres…

On est prié de le croire sur parole, mais on a aussi le droit de demeurer sceptique. En témoigne le cas suivant. Voici un individu interpellé pour vente et trafic de stupéfiants, avec à la clé une saisie de quelques kilos de cannabis. L’affaire est mal engagée, et une longue peine de prison attend notre homme. Mais quelqu’un se dévoue, qui connaît bien les arcanes du palais de justice, et qui assure que pour 50 000 DH, il pourrait bénéficier de circonstances atténuantes et se voir condamner à une légère peine de deux ans de prison.
Le marché est conclu et, effectivement, quelques audiences plus tard le verdict est bien celui que l’on attendait. Tout le monde est content, sauf le parquet, en la personne du procureur du Roi qui estime que la peine ne correspond pas à la gravité des faits, et qui décide donc de relever appel de ce jugement. Le dossier est donc transmis à la Cour d’appel, devant laquelle le procureur demande une aggravation de la condamnation.

Panique chez la famille du condamné, qui, de nouveau, fait appel aux services  de l’intermédiaire, lequel s’était avéré si efficace en première instance. Pas de soucis majeurs, leur explique-t-il, le dossier est négociable, moyennant le versement de 30 000 DH. Aussitôt dit, aussitôt fait, et la somme lui est réglée rubis sur l’ongle (il a bien fallu faire quelques emprunts, solliciter les amis et les relations, mais quand on aime, on ne compte pas.)

Peu de temps après, la Cour d’appel rendait son verdict, et conformément aux réquisitions du procureur, décidait de prolonger la peine de prison, qui passait donc de deux à trois ans et demi ! Voilà la famille bien marrie, l’intermédiaire ayant disparu de la circulation, et 80 000 DH partis en fumée. Corruption, arnaque, escroquerie… Autant de maux biens réels contre lesquels une lutte sans merci doit être engagée par les responsables gouvernementaux.