Le mensonge de Marie-Léonie

Le mensonge de Marie-Léonie démontre combien, en cette ère de communication tous azimuts, induire en erreur l’opinion publique est un jeu d’enfant. Mais la rapidité avec laquelle, dans cette affaire, la vérité a été rétablie prouve qu’il n’y a pas lieu de céder à la paranoïa.

Vendredi 8 juillet, en France, une jeune femme se présente à l’hôtel de police. Elle raconte avoir été l’objet d’une agression traumatisante. Six jeunes, d’origine maghrébine et africaine, s’en seraient pris à elle dans un wagon du métro parisien. Ses papiers d’identité leur ayant révélé qu’elle habitait le XVIe arrondissement, ils en auraient déduit qu’elle était juive. Et, de ce fait, lui auraient coupé les cheveux, auraient lacéré ses vêtements à coups de couteau et, comble des combles, lui auraient dessiné des croix gammées sur le ventre avant de s’enfuir en renversant sur leur passage la poussette de son bébé de treize mois. Tout cela, au vu et au su d’une vingtaine de passagers qui n’auraient pas levé le petit doigt.
En l’espace de quelques jours, Marie-Léonie, jeune mère de vingt-trois ans, inconnue, acquiert une célébrité en devenant, pour des millions de français, «la femme du RER D», et réussit la gageure de plonger et les médias et la quasi-totalité des hommes politiques français, à commencer par le chef de l’Etat, dans le plus grand des embarras.
Marie-Léonie n’en était pas, en effet, à sa première plainte pour agression. Avant cette dernière, qui lui valut de sortir de l’anonymat, elle en avait déposé six autres, enregistrées au commissariat, sans plus de suite faute de réponse de l’intéressée aux convocations qui lui étaient adressées. Mais, pour autant, ce passif ne suscita pas la prudence de la police quand cette victime à répétition se présenta une nouvelle fois devant elle, porteuse d’une histoire incroyable aux contours d’acte raciste parfait. Elle fut si peu sur ses gardes, la police, que le lendemain du dépôt de la plainte, l’information était répercutée, sans conditionnel, par une dépêche de l’AFP, provoquant l’émoi jusque dans les plus hautes sphères de l’Etat. Dès samedi soir en effet, Jacques Chirac en personne faisait part de son «effroi» face à «cet acte honteux», enclenchant une cascade de réactions à droite comme à gauche de la scène politique. Côté maghrébin, que l’on réside en France ou au Maghreb, l’agression et l’hystérie collective qu’elle déclenche provoque tout à la fois la colère, l’angoisse et la honte, le tout sur fond d’impuissance rageuse. Trois jours plus tard, le soufflet retombe : Marie-Léonie avait tout inventé. Dans les banlieues françaises, le soulagement est perceptible. Pour une fois, ce ne sont pas les musulmans et les Arabes qui ont mal à leur image mais la France toute entière en découvrant avec quelle facilité elle pouvait, sur une question aussi sensible que celle du racisme et de l’antisémitisme, faire l’objet de manipulation.
Bien qu’elle se rapporte à une réalité lointaine de la nôtre, cette affaire nous interpelle à plus d’un titre. Pour ce qu’elle révèle, à qui voudrait l’ignorer encore, de l’ostracisme et de la stigmatisation qui frappent les Maghrébins et musulmans vivant dans l’Hexagone mais également de la responsabilité immense des acteurs qui participent à forger l’opinion publique. Les hommes politiques et ceux qui se targuent de faire œuvre de pensée. Là-bas comme ici. Sitôt le mensonge éventé, les médias qui participèrent à faire s’emballer la machine, faisaient leur mea-culpa, présentant pour la plupart leurs excuses aux jeunes maghrébins et africains incriminés, une fois de plus. Le mal fait, pourra-t-on rétorquer, il est facile de se confondre en excuses. Et pourtant, la capacité à admettre ses erreurs et à se remettre en question n’est pas à la portée de tous. Elle suppose une disposition d’esprit qui intègre l’idée que toute vérité est relative et donc sujette à erreur. Reconnaître que l’on peut se tromper et assumer les fautes que l’on commet sans essayer systématiquement de les faire endosser à d’autres est une des qualités que développe le système démocratique et dont on manque cruellement sous certains cieux !
Le mensonge de Marie-Léonie démontre combien, en cette ère de communication tous azimuts, induire en erreur l’opinion publique est un jeu d’enfant. Mais la rapidité avec laquelle, dans cette affaire, la vérité a été rétablie prouve qu’il n’y a pas lieu de céder à la paranoïa. Là intervient le rôle des «intellectuels». Travailler à rétablir la vérité des faits, relativiser les événements, rappeler la complexité des situations, redire, inlassablement, que personne n’a jamais entièrement tort ou entièrement raison, tel est leur sacerdoce.
Un sacerdoce qui n’est pas sans rappeler celui d’un certain Sisyphe