Le Maroc moins pauvre que l’Europe ?

Le Maroc ne compterait plus que 9% de pauvres. L’Europe, un continent riche, a un indicateur plus élevé :
11% de la population européenne vivaient dans la pauvreté en 2002.
Il est vrai que leur pauvreté n’est pas la nôtre. L’UE retient dans sa définition la proportion de personnes qui disposent d’un revenu inférieur à  la moitié du revenu moyen dans chaque Etat membre.

«Alors que tout un chacun est persuadé de pouvoir reconnaître un pauvre dans la rue quand il le croise, le statisticien semble incapable de les dénombrer!». C’est par ce constat contradictoire que des statisticiens de l’INSEE introduisaient un numéro spécial que Economie et statistique avait publié sur la pauvreté.

D’aucuns diraient qu’on pècherait par procès d’intention si l’on cédait à la facilité d’appliquer cette appréciation aux résultats de la dernière enquête de la Direction de la statistique sur les dépenses de ménages. Mais les premiers résultats livrés par la dernière enquête appellent quelques commentaires. Le Maroc ne compterait plus que 9% de pauvres. C’est évidemment une nouvelle réjouissante. Exactement le taux de la France. L’Europe, un continent riche, a un indicateur plus élevé : 11% de la population européenne vivaient dans la pauvreté en 2002.

Il est vrai que leur pauvreté n’est pas la nôtre. L’Union Européenne retient la définition suivante de l’indicateur de pauvreté «monétaire» : la proportion de personnes qui disposent d’un revenu inférieur à la moitié du revenu moyen dans chaque Etat membre. Chacun mesure la pauvreté selon des conventions retenues. La question de la mesure de la pauvreté peut sembler incongrue mais elle mérite d’être posée car de nombreuses interrogations concernant le choix d’un seuil de pauvreté ainsi que la mesure de la pauvreté subsistent. En d’autres termes, si la pauvreté n’est pas contestable, l’ampleur du phénomène n’est pas unanimement appréciée.

L’analyste rencontre fréquemment des difficultés de mesure : quelle unité étudier (l’individu, le ménage ou la famille) ? Si l’unité de base retenue est la famille, quelle échelle d’équivalence retenir sachant que ce choix peut avoir une influence majeure sur la taille et la composition de la population à bas revenus ? Quel concept de revenu privilégier (revenu courant, dépenses courantes, richesse, prise en compte des revenus implicites tirés de détentions patrimoniales comme le logement) ? Et si l’on doit mesurer le bien-être en termes de biens de consommation ou de services, doit-on prendre en compte la production domestique et le loisir dans le mesure du bien-être?

Nous savons beaucoup plus aujourd’hui sur la pauvreté au Maroc qu’il y a dix ans. Grâce à l’affinement des Enquêtes nationales sur les niveaux de vie des ménages. Grâce aussi à l’établissement de la «Carte de la pauvreté» qui, en présentant une désagrégation détaillée jusqu’au niveau communal, ambitionne de donner une idée plus claire de la dimension spatiale de la pauvreté. Grâce enfin aux séries d’études inspirées des enquêtes sur les ménages qui permettent de mieux comprendre les caractéristiques des populations pauvres, les différents types de comportement des ménages et les déterminants du bien-être des ménages.

Mais, il faut admettre que dans ces études, et bien que la gravité et le caractère pluri-dimensionnel de la pauvreté soient reconnus par tous, le Maroc continue à utiliser une définition monétaire de la pauvreté, axée sur des lignes de dépenses des ménages.

La conception de la pauvreté a été profondément renouvelée. La pauvreté n’est plus conçue seulement comme une pauvreté monétaire ou de revenu (ou de consommation), mais comme une privation dans d’autres dimensions, comme le développement humain ou la participation aux activités de la société.

La pauvreté consiste en un déficit de capabilities, dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’habitat ou des normes sociales – et in fine des institutions politiques. Cette dimension implique un système normatif et des choix sociaux, comme la capacité de vivre dignement en société ; elle constitue un critère de pauvreté aussi important que le revenu. La liberté et la démocratie représentent des dimensions intrinsèques des capabilities d’un individu.

Cette approche, popularisée par les travaux de l’économiste indien Amartya Sen, ouvre de nouvelles questions de politiques économiques et de choix sociaux. Compte tenu de la pluralité et de la circularité des canaux de transmission ainsi que de la rétroactivité des causalités, comment hiérarchiser les dimensions, selon quels critères, quelles sont les causalités à privilégier (entre santé, éducation, revenus)? C’est à ce débat que le public sera convié après la publication des résultats détaillés de l’enquête.

Un débat sur la qualité et de la pertinence de l’information, mais aussi et surtout sur les choix des politiques publiques à mettre en œuvre. Un accès ouvert aux sources des données est essentiel pour tirer pleinement partie de ces données indispensables à la définition d’une politique plus efficace de lutte contre la pauvreté.