Le Maroc de 2025

En 2007-2025 ! C’est le cadrage temporel d’une «feuille de route» pour le Maroc, que le gouvernement prépare avant de rendre son tablier. Ils en ont pris pour leur compte, ceux qui pensaient qu’il était davantage préoccupé à polir son bilan qu’à réfléchir aux questions angoissantes de demain. Pour beaucoup d’entre nous, rivé à son gouvernail, notre exécutif n’avait plus comme ligne de mire que l’échéance de septembre. En demandant à Monitor – bureau de Consulting international – d’établir un rapport sur les perspectives du Maroc, le Premier ministre montre, à la veille des prochaines élections, que le sens de l’Etat et de la continuité de la chose publique doivent l’emporter sur la démagogie.

Engager un exercice de réflexion permettant d’éclairer les stratégies économiques et sociales souhaitables et les choix à moyen terme des autorités publiques est une sage décision ! Voilà une bonne nouvelle, le signe de la diffusion d’un état d’esprit, d’une conviction. Le gouvernement donne une légitimité à la réflexion prospective. En matière de choix de société, le «court-termisme» est révolu ! De nombreux chantiers ont été couverts dans cette législature. Beaucoup d’autres restent à investir ou à fertiliser : l’agriculture, la justice, l’éducation, la sécurité, la défense…. et la liste est longue. La réforme est un processus continu. Certaine questions, les vraies, dérangent et les décisions à prendre sont rarement consensuelles.

A une époque où «on n’a pas le temps», où l’immédiateté est une exigence forte, le long terme est vécu comme une contrainte, un handicap. Handicap pour le décideur, qui ne dispose que du temps (court) de son mandat pour démontrer son efficacité ; handicap pour la crédibilité des choix, dont les «résultats» nécessitent du temps, trop de temps. La mécanique institutionnelle marocaine, trop axée sur le court-terme, a pu se voir imposer des choix, sans véritablement peser sur eux, simplement parce qu’elle ne les avait pas convenablement anticipés. La Banque mondiale est devenue la «boîte à réflexion» du gouvernement. Ses séances de concertation sont devenues l’espace où les diverses composantes de l’intelligentsia marocaine débattent des réformes de la société et de l’économie. C’est navrant !

Puisque l’avenir nous appartient, qu’il n’est pas écrit, il nous revient de découvrir les marges de liberté qui existent dans une situation donnée. Encore faut-il que le futur soit éclairé par une connaissance et une compréhension collective des dynamiques à l’œuvre et que soient identifiés les cheminements permettant d’atteindre l’avenir choisi. Nous n’en doutons pas, le rapport du Monitor va être préparé en toute rigueur. Il s’appuiera sur les diverses expertises de l’administration et la consultation de multiples personnalités. Il importe de faire appel à des contributions internationales pour éclairer les conséquences des décisions qu’on envisage.

Elles constituent même une nécessité. Mais il importe encore plus de solliciter, de développer des expertises nationales plurielles et indépendantes.
Des institutions existent pour cela: le Haut commissariat au plan, l’Institut royal de prospective, l’Université. Pourquoi ces institutions, auxquelles ont été officiellement dévolues les missions de réflexion et de prospective, ne sont-elles pas impliquées dans un exercice de cette nature ?

Au Maroc, nous cultivons l’art de créer des institutions, de les faire végéter et de recourir à «autre chose». Pourquoi ce gaspillage des ressources? Manque de compétences ? Que l’on dote ces institutions de moyens humains adéquats ! Ils existent. Manque de confiance ? Petite guéguerre entre institutions ? Quand arrêtera-t-on d’identifier une institution à la personne qui la dirige ou qui l’a créée? La place et le rôle de l’expertise au Maroc dans le domaine de la prospective méritent d’être développés.

La multiplication de ces expertises peut certes faire apparaître le caractère imparfait des décisions prises, contribuer à développer les contestations médiatiques et citoyennes. La «réussite» d’un exercice de prospective est certes tributaire de la rigueur de l’expertise mais aussi d’une exigence : celle de la participation d’une pluralité d’acteurs.

Faute d’avoir bien mesuré cette exigence, certaines démarches et études d’envergure sont restées «en panne». Se cantonner à un milieu institutionnel et/ou technocratique limite la qualité du résultat, et de l’appropriation d’une démarche prospective, donc aussi sa richesse et sa portée. D’autant qu’il arrive que les «bonnes» idées technocratiques se révèlent peu pertinentes une fois confrontées à la pratique. La société de projets se situe à l’opposé d’un projet de société, imposé d’en haut ; elle s’appuie sur la confiance et la liberté qui permettent l’implication des initiatives individuelles et collectives pour renforcer la tendance du changement espéré.