Le Maroc au rythme de la révolution culturelle

La révolution culturelle que vit le Maroc avec le choix de l’enseignement
de l’amazigh à l’école devra lutter contre les conservatismes
et l’hostilité et être canalisée pour éviter
les risques de dérives, bien réels. Elle ne doit pas essayer d’aller
plus vite que son temps, mais son train est en marche et ceux qui refusent de
le prendre resteront sur le quai.

L’amazigh à l’école. Un érudit amazigh traduit le Coran en tachelhit. Le Maroc vit au rythme d’une révolution culturelle. Une révolution n’est-elle pas en définitive un rendez-vous entre l’Histoire et l’évolution d’une société. N’est-ce pas là l’accouchement d’un processus longtemps en gestation ? Quoi de plus normal. Mais la contre-révolution est à l’affût.
Tenez, le grand littérateur, rhéteur, romancier, philosophe, helléniste, etc., Bensalem Himmich, qui n’a jamais fait mystère de son hostilité à l’amazighité et à ce qui s’y rattache, revient à la charge. L’amazighité, prenons-y garde, est un danger. Il est erroné de la parer d’un attribut linguistique fédérateur, car elle n’est que lahajat (dialectes) et puis, messieurs, continuons d’user et d’abuser de ce vocable consacré barbar pour désigner amazigh – pluriel imazighen – car il n’est pas le synonyme, apprend-on du philosophe (qui n’entend mot à l’amazigh), d’«hommes libres», mais signifierait plutôt «bandits». Arrêtons-nous là.
Amazigh à l’école, traduction du Coran en «tachelhit» : le Maroc vit une révolution culturelle
Je ne partage aucunement ni les postulats de base, ni les conclusions du savantissime Himmich. Je suis de celles et ceux qui croient et qui savent que l’amazigh est une langue nationale, puisque parlée par des nationaux.
Je suis de celles et ceux qui ont «milité» – si ce n’est trop user de ce vocable -, pour la reconnaissance de l’amazigh, ne serait-ce qu’en maintenant le minimum de ce que, enfant, j’ai appris de la langue de ma mère. Himmich est en porte-à-faux par rapport à une révolution. Elle se fera sans lui. Tant pis.
Je reviens à mon postulat de départ, à cette révolution culturelle en mouvement. C’est, ai-je dit, un rendez-vous entre l’histoire et la société. Mais une révolution comporte toujours des risques de dérives et elle se doit d’être canalisée. La question n’est pas celle d’enseigner ou non l’amazigh, mais de réussir cet enseignement.

Il eût été moins risqué de commencer à enseigner l’amazigh à la fin du cursus scolaire

Pour le profane qui n’entend mot aux arguties des philologues et experts, la langue amazighe est virtuelle. Elle est ce que le français ou l’arabe avaient été avant leur stantardisation. Celle-ci est le produit d’un processus historique et social. Ce n’est pas l’œuvre d’académiciens, mais plutôt un produit de l’usage de la «canaille» – ceux-là qui font le fond des dictionnaires comme disait Voltaire – et du labeur de quelques «marginaux» érudits qui travaillent en solitaire : je pense à Al Asmaiî, pour la langue arabe, au Littré pour la langue française, Boutrous Al Boustani pour la langue arabe moderne, ou Ben Yahuda pour l’hébreu moderne.
La langue amazighe se fera par la jonction de la créativité de la «canaille» avec la systématisation de quelques «marginaux» érudits.
En attendant, ne fallait-il pas commencer l’enseignement par le commencement, c’est-à-dire par la fin du cursus scolaire. Plutôt par le haut que par le bas. N’y a-t-il pas à commencer par l’école coûte que coûte une précipitation porteuse de risques d’échec. Que les experts de l’aménagement linguistique à l’IRCAM réussissent et mon appréhension sera mal à propos. Mais le risque ou les risques d’échec sont plus grands si on commence par le bas. On en reparlera dans dix ans.
Quant à la traduction du Coran par Jouhadi, j’avoue être perplexe. Je loue l’effort gigantesque mené par ce grand érudit qui maîtrise avec un égal bonheur la langue arabe classique et l’amazigh. Mais est-ce une œuvre de vulgarisation comme on voudrait le faire croire ? Que nenni.
Jouhadi, dans sa préface, nous invite, nous autres amazighophones, à faire l’effort d’être au niveau de la langue savante dont il fait usage. Jouhadi a réussi à hisser l’amazigh au piédestal des langues savantes par l’exploit de la traduction de la matrice de la langue arabe. C’est une prouesse. Mais n’y aurait-il pas un non-dit qui se profile dans cette œuvre : dé-sacraliser le verbe, dans une société conservatrice. J’avoue être quelque peu conservatrice. Mais je l’ai déjà dit : une révolution doit être canalisée, c’est-à-dire qu’elle ne doit pas aller plus vite que le temps. Un débat ouvert. Sans Himmich bien sûr.