Le Maroc a-t-il une politique africaine ?

Le Maroc a amorcé depuis une décennie son retour sur la scène africaine. La multiplication de ses représentations diplomatiques, les nombreuses visites gouvernementales et royales sont des outils de ce rapprochement avec les pays africains. Mais le Maroc a-t-il une véritable stratégie ?

Les relations entre le Maroc et le reste de l’Afrique ont connu des fluctuations allant du troc muet à l’établissement de rapports durables et bénéfiques pour tous. Ce qui a donné un brassage culturel et un métissage social et ethnique, à même de dépasser les clivages identitaires.
Avec l’avènement des impérialismes, les relations interrégionales en Afrique ont connu un effritement sans précédent. Le remplacement de ces anciens rapports de coopération par de nouveaux modèles d’exploitation sonna alors le glas des échanges transsahariens et de la connaissance de l’Autre, présent et accepté comme tel jusqu’à la fin du XIXe siècle. Le colonialisme édifia pour son compte, et bien après les indépendances, des systèmes d’aliénations Sud-Nord, maintenant les relations bilatérales dans le contexte des anciennes appartenances coloniales.

La Guerre des sables déterminera les relations politiques du Maroc avec les pays africains
C’est ainsi que le Maroc d’après 1956 s’immiscera dans les affaires africaines en raison de l’intérêt politique de ces relations sur son avenir. Principalement dans l’aire des Etats francophones et dans certains Etats hispanophones. L’indépendance de la Mauritanie et la Guerre des sables avec l’Algérie détermineront, à tort ou à raison, son comportement politique vis-à-vis des pays africains, suivant le niveau de leur appui aux positions marocaines dans les instances régionales et internationales.
Les choix stratégiques et politiques du Maroc seront déterminés par plusieurs acteurs et éléments : la monarchie, le Mouvement national, l’unité nationale et la conjoncture internationale. Dans les conflits Est-Ouest, il choisit clairement son camp, celui de l’Occident, quoique les pays occidentaux n’aient pas toujours soutenu les positions marocaines dans les instances internationales et régionales.
Les revirements africains au lendemain du sommet de Casablanca en 1961 (soutien à l’indépendance de la Mauritanie et à l’Algérie dans la Guerre des sables), pousseront le Maroc à s’identifier, depuis, aux positions occidentales anti-progressistes du Groupe de Monrovia (Tunisie, Côte d’Ivoire…). Après l’intermède mauritanien, ce fut en effet la Guerre des sables contre l’Algérie, une des premières guerres interafricaines après les indépendances, et qui connaîtra l’immixtion de l’ex-URSS de manière flagrante dans les affaires nord-africaines. Cette guerre de nature frontalière était, pour beaucoup d’analystes, une guerre idéologique; pour d’autres, c’était une guerre personnelle. Elle fut surtout une guerre inutile qui marqua les relations maroco-algériennes jusqu’à nos jours. De nombreux pays africains d’obédience «progressiste» prirent position pour l’Algérie, ce qui compliquera davantage les futures relations interafricaines.
Le même scénario se répétera à un moment décisif dans les relations maroco-africaines. Dans le sens où les antagonismes politiques entre l’Algérie et le Maroc toucheront de plein fouet le continent africain (notons que, même si les deux pays appartiennent à la Ligue des Etats arabes, celle-ci ne fut guère touchée par le problème). La récupération par le Maroc de ses provinces sahariennes modifiera donc l’équilibre des forces à travers le continent. De plus, la guerre froide était toujours à l’œuvre et une lutte incessante s’engagea en Afrique en vue de l’émergence de nouveaux gendarmes et leaderships.
En 1975, les relations maroco-africaines vont connaître d’autres péripéties. Le Maroc perdra ainsi ses anciennes positions africaines, ce qui sera sanctionné par la reconnaissance de la RASD par l’OUA et par le retrait de notre pays des instances de l’organisation continentale. Il reste que l’imbroglio de l’affaire du Sahara marocain détermine encore la nature des relations maroco-africaines, et, à travers elles, des relations maghrébo-africaines.

Retour du Maroc sur la scène africaine, au début des années quatre-vingt-dix, dans un cadre bilatéral
Depuis le début des années quatre-vingt-dix, de nouveaux rapports se consolident entre le Maroc et les autres pays africains. Une politique de coopération et d’aide au développement se met en place confortée par une volonté politique affirmée de dépasser les anciens clivages.
Ainsi, les relations avec la Mauritanie se réchauffent et des pays, jadis considérés comme adversaires, sont accueillis en amis à Rabat. Le départ du Maroc des instances de l’OUA donnera une nouvelle impulsion aux liens bilatéraux existant entre le Royaume et l’ensemble des pays de la région subsaharienne dans un premier temps (bassin du Sénégal, bassin du Niger).
Les nouveaux rapports maroco-africains s’inscriront désormais dans le cadre du bilatéralisme, avec les charges financières qu’il comporte pour le Maroc, qui assure le financement de cette coopération. En ce sens le Maroc exploitera les anciens réseaux de communication, les confréries religieuses, Tijaniya en tête, qui imposent des modèles d’alliances, en relation avec des modèles socio-historiques ancestraux, fort utiles pour le présent. En utilisant tous ces modèles de coopération depuis le début des années quatre-vingt-dix, le Maroc a fortement accéléré son retour sur la scène africaine. La multiplication de ses représentations diplomatiques, les différentes visites gouvernementales et royales sont de véritables outils de rapprochement entre le Maroc et les pays africains.
Une question reste en suspens : le Maroc a-t-il une véritable politique africaine ? Une politique visionnaire et planifiée, sûrement pas. Une politique du coup par coup, assurément non. En effet, malgré tous les efforts entrepris, la diplomatie marocaine manque encore de professionnalisme et de rigueur. Elle a besoin de sortir de sa léthargie et de s’ouvrir sur son environnement local, afin de l’ouvrir sur le Maroc.
En ce sens, l’Agence de coopération internationale assure-t-elle le suivi des projets de coopération ? Mieux encore, il n’est pas sûr que cette agence garde le contact avec les milliers d’étudiants africains qui font leurs études dans les écoles et les universités marocaines. Ils peuvent être des ambassadeurs inespérés du Maroc dans leur pays d’origine. Aussi, l’élaboration d’une politique africaine du Maroc devrait commencer par une formation du personnel diplomatique aux rouages des systèmes politiques africains et aux subtilités des cultures africaines