Le magistrat est-il un citoyen ordinaire ?

La loi prévoit que tout conducteur alcoolisé impliqué dans un accident de la circulation doit immédiatement être conduit à  ce que l’on appelle «une cellule de dégrisement», comprenant un lit, permettant au chauffeur de reprendre ses esprits après l’évaporation des alcools consommés.

Les magistrats de tous grades n’en sont pas moins des citoyens ordinaires. Sur leurs épaules pèsent de lourdes responsabilités, dont ils s’acquittent  avec plus ou moins de réussite. Certains sont doués, aiment leur métier, et s’appliquent à rendre la vraie justice -celle qu’attendent les citoyens- basée sur une saine lecture des textes et de courageuses interprétations des lois. D’autres, moins passionnés, se contentent de faire du droit strict, et d’appliquer ce qui est écrit sans trop d’états d’âme. Les premiers sont des adeptes de la réinsertion, et du soutien nécessaire à apporter aux délinquants pour les aider à surmonter une étape difficile ; les seconds embastilleront à tour de bras, et n’auront de cesse de faire grimper les statistiques en matière de fermeté et de répression. Mais une fois sortis du Palais de justice, ils redeviennent des contribuables/citoyens comme tout le monde… Enfin, pas tout à fait, car la réalité est légèrement  différente.

Que se passe-t-il quand ces braves gens ont affaire à la justice, pour des raisons souvent bénignes, certes, mais qui empoisonnent la vie des gens normaux : loyers impayés, pensions alimentaires non réglées, conduite en état d’ébriété…

Récemment, justement, un accident de la circulation impliquait un magistrat…disons assez alcoolisé. Sur une grande artère de Casablanca, configurée avec un refuge central en son milieu, le brave homme circulant à contre-sens en vint à heurter la voiture d’un automobiliste arrivant en sens inverse. Heureusement, pas de victime à déplorer, mais de sérieux dégâts sur les deux véhicules. Immédiatement, le conducteur de la voiture qui était dans son droit, remarqua que son vis-à-vis dégageait une forte odeur d’alcool, sans compter les propos plus ou moins cohérents qu’il tenait. Il était très excité, énervé, ne reconnaissant pas ses torts, et, surtout, répétant à tout bout de champ un menaçant : «Vous ne savez pas qui je suis ?». Alertée, la police de la circulation arriva sur les lieux pour le constat d’usage, et aussi parce que, vu la configuration des lieux, l’accident obstruait l’avenue, causant un embouteillage monstre auquel il devenait urgent de mettre un terme. Procédant aux vérifications d’usage (identités des conducteurs, documents des véhicules, établissement d’un croquis des lieux, etc.), les agents apprirent la qualité de magistrat de l’un des conducteurs….et les voilà du coup bien embarrassés. La loi prévoit que tout conducteur alcoolisé impliqué dans un accident de la circulation doit immédiatement être conduit à ce que l’on appelle «une cellule de dégrisement», comprenant un lit, permettant au chauffeur de reprendre ses esprits après l’évaporation des alcools consommés. C’est une garde-à-vue spéciale, en quelque sorte, mais c’est aussi une mesure privative de liberté.
Mais que faire d’un magistrat

soûl, qui plus est, de par sa fonction, également officier de police judiciaire ? Le menotter, l’embarquer dans l’estafette, et le conduire au poste ? C’est ce que stipule la procédure, certes, mais celle-ci est muette sur la profession des personnes interpellées ! Et puis, ce magistrat, dessoûlera bien un jour ou l’autre, et il risque de garder un mauvais souvenir de son interpellation…et de vouloir (un peu) se venger de ceux qui y ont procédé…On ne sait jamais, des têtes ont sauté pour moins que ça, et il vaut mieux ne pas insulter l’avenir. Telles étaient les pensées présentes dans l’esprit des policiers, confrontés à une situation délicate, non conforme aux cas étudiés à l’Académie de police !
Partant des ces principes fondamentaux dans la fonction publique, les agents ne signalèrent point, dans le procès-verbal établi, l’état d’ébriété bien avancé du magistrat, se contentant d’un rapide croquis de l’accident, et du contrôle de la validité des documents présentés. On peut parier que cela ne se serait pas terminé ainsi avec un citoyen lambda dans les mêmes circonstances. Comme quoi, cela peut servir d’avoir une carte de juge dans sa poche !