Le Maghreb prospectif

Le Maghreb ne peut se construire comme
un «réduit» de pays marginalisés arrimé
au flanc d’ensembles régionaux riches.
C’est plutôt un Maghreb solidaire qu’il s’agirait
de faire émerger, qui apparaîtrait à  long
termecomme un pôle régional attractif,
capablede subsister dans la durée, porté par
une vision stratégique des solidarités et
par un processus intégratif progressif.

Le 27 avril 1958 s’ouvrait à Tanger la première conférence des partis nationalistes nord-africains : l’Istiqlal marocain, le Néo-Destour tunisien et le FLN algérien. Des résolutions finales, une seule a vu le jour : la constitution du gouvernement algérien. Les autres demeurent jusqu’à présent lettre morte : la création d’une «forme fédérale qui répondrait le mieux aux réalités des trois pays», l’institution d’une assemblée parlementaire du Maghreb, la création d’un secrétariat permanent de la conférence.

Les congressistes garderont de cette rencontre culte ce bel élan de solidarité avec l’Algérie encore sous occupation coloniale. Quant au dessein maghrébin, il a été étouffé par la guerre des sables. Ni les dispositions d’un Traité d’union ni les recommandations des comités et mécanismes institutionnels ne sont parvenues à relancer un processus bloqué. Commémorer des dates symboles est un rituel en hommage aux pères fondateurs de l’idée du Maghreb.

Un projet historique doit nécessairement s’ancrer dans la mémoire collective. Mais, le Maghreb d’aujourd’hui, celui des nouvelles générations, des enfants de la mondialisation culturelle, a besoin d’autre chose. L’avenir du Maghreb est perçu aujourd’hui de manière ambivalente. Des doutes subsistent au sein de l’opinion sur son devenir.

Il n’est même plus ressenti comme une «utopie mobilisatrice». Il est associé à l’effritement des repères historiques et culturels, en l’absence d’éléments forts d’une nouvelle identité collective. Il en résulte des incertitudes qui fragilisent l’adhésion des jeunes à un projet défini par une idée globale plus que par une réponse pragmatique et raisonnée à des réalités et des attentes qui l’accompagnent.

Face à cette réalité d’un nouvel âge, il n’est plus possible ni même souhaitable de construire un horizon «idéal» : ni possible, car les années passées ont montré la fragilité de constructions idéalistes pourtant légitimes ; ni souhaitable, car les conflits de contenus paralyseraient toute évolution. Il s’agit de proposer des modes de résolution des blocages qui affectent la région et hypothèquent lourdement son avenir. Il s’agit aussi d’affirmer une volonté politique et sociale, encore insuffisamment forte, pour établir un dialogue approfondi et dégager les contours d’une perspective à moyen terme.

Cette vision d’un «avenir commun» s’impose d’autant plus que la constitution d’un ensemble géopolitique régional est la condition quasi incontournable de l’insertion efficiente des pays maghrébins dans l’espace méditerranéen et mondial. Devant la dimension croissante des enjeux et des acteurs de la mondialisation, l’agrégation des capacités politiques s’appuyant sur un potentiel économique d’une taille significative pourra seule prétendre peser structurellement dans l’orientation de l’évolution régionale.

A défaut, le Maghreb apparaîtrait dans les décennies à venir comme un espace économique et politique poreux livré aux instabilités les plus nocives. Le Maghreb ne peut se construire comme un «réduit» de pays marginalisés arrimé au flanc de pays ou d’ensembles régionaux riches. C’est plutôt un Maghreb solidaire qu’il s’agirait de faire émerger, un Maghreb qui donne un sens à ses efforts de développement en les rendant porteurs d’une ambition autre que celle dictée par la somme des logiques individuelles.

Un Maghreb qui apparaîtrait à long terme comme un pôle régional attractif, capable de subsister lui-même dans la durée, porté par une vision stratégique des solidarités et par un processus intégratif progressif. Un Maghreb qui ne se concevrait ni comme un bloc fermé ni comme un simple marché ouvert au reste du monde, mais se bâtirait comme une union démocratique de légitimités nationales mettant leurs forces en commun pour promouvoir une conception partagée de la vie en société et prendre leur place dans la vie internationale.

Dans un environnement instable, le Maghreb est à la fois une chance et une nécessité. D’où l’importance d’un regard prospectif sur les facteurs qui vont structurer ou déstructurer l’avenir maghrébin, pour dessiner des chemins praticables, bâtir des volontés conjuguées et doter la région d’instruments aptes à maîtriser le destin lié des pays maghrébins.