Le Maghreb de l’espoir

Le Maghreb politique est actuellement en pleine effervescence.

Le Maghreb politique est actuellement en pleine effervescence. C’est vrai qu’il a trente ans d’âge mais que d’opportunités ratées et d’espérances déçues. Il est temps que la raison l’emporte. Tsunami arabe et crise de la mondialisation obligent. La première source de cette effervescence est d’ordre politique. Preuve a été faite que l’autoritarisme  finit par générer l’instabilité, si ce n’est la révolution. Dans la diversité de leur réaction au choc politique, les pays du Maghreb tentent de couvrir leur déficit démocratique. Le pluralisme, l’Etat de droit, les libertés semblent gagner du terrain ici ou là même s’il y a encore une route ardue à parcourir pour aboutir à des équilibres politiques dans lesquels les alternances jouent, les opinions s’expriment et les choix s’ouvrent.

La seconde source de cette effervescence est d’ordre économique. La crise a éveillé de nouvelles inquiétudes sur les effets déstabilisateurs d’une mondialisation négociée dans l’esseulement et d’une résilience par déficit d’insertion dans la compétition mondiale. La montée en puissance de pôles régionaux et la recomposition des réseaux qui l’accompagne ont profondément transformé le paysage de l’économie mondiale. Tous ces accords, ces arrangements institutionnels ne sont pas de la même qualité et, le plus souvent, la rhétorique tend à l’emporter sur la substance des engagements, mais le fait est que, dans le domaine du commerce, comme dans le domaine de la sécurité, la coopération se développe et le régionalisme prend racine dans tous les continents. Si dans ce contexte les pays du Maghreb demeurent fragmentés en entités protectionnistes hostiles, il ne leur resterait d’autres issues que de connaître une croissance insuffisante pour répondre aux attentes de leurs populations. Dans ce scénario, les contrastes entre le Nord et le Sud de la Méditerranée s’accentueraient de manière telle qu’un point de non-retour serait insensiblement franchi.

Ainsi, les gouvernements reconnaissent que le développement ne peut se produire que dans le cadre d’un environnement politique et économique régional stable. Pour construire cette stabilité, les régimes semblent accepter l’idée qu’ils pourraitent avoir à sacrifier certains intérêts à courte vue, à admettre certaines limites à leur autonomie. Il y a donc une interaction évidente entre la consolidation démocratique interne de chaque pouvoir national et la solidité de la construction régionale ; l’une et l’autre s’articulent et s’épaulent mutuellement selon un processus long et complexe. La nouvelle impulsion donnée à la volonté de relancer le Maghreb en panne sera-t-elle décisive ? Certains y ont vu la réémergence d’une volonté politique en rupture avec l’expérience traumatisante de l’UMA et prélude à la formation d’un nouveau régionalisme maghrébin. D’autres l’interprètent comme un pas timide et balbutiant sur la voie d’une solidarité régionale qui reste encore à définir. Soyons lucides, le Maghreb ne peut basculer subitement d’un état comateux à un état de vitalité. Vouloir accélérer outre mesure l’édification du Maghreb en occultant les pesanteurs et les particularismes c’est courir le risque de fragiliser la relance du processus unitaire. Plus encore, chaque Etat du Maghreb doit reconnaître ses diversités internes  (politique et culturelle) pour mieux inscrire la formation d’un ensemble régional dans la durée.

Par ailleurs, pour que le pari de la relance réussisse, il ne s’agit pas seulement d’avoir des barrières douanières à lever ou des frontières à ouvrir. Face aux limites du potentiel des échanges intra-région, l’investissement commun constitue le facteur déterminant dans le changement des dotations respectives en ressources ; il permet surtout de remodeler les appareils de production. Aucune stratégie de redéfinition des spécialisations précaires de nos capacités de production respectives ne peut être mise en œuvre sans diversification des industries maghrébines, sans développement des espaces de sous-traitance régionale intra-entreprises, et de co-traitance entre firmes. Dans une situation où les ressources extérieures se tarissent et où la capacité de financement public n’est pas élevée, cette mobilisation paraît délicate à réaliser. Le décloisonnement des systèmes financiers maghrébins est la voie pour détendre la contrainte du financement des investissements. Dans cette nouvelle dynamique productive, la complémentarité maghrébine se déploiera sous forme d’un processus d’harmonisation des législations et de convergence des politiques économiques, mais aussi par le biais d’interventions structurelles à travers des financements communautarisés. Elle permettra également de faire du Maghreb un espace de développement, tiré par une dynamique régionale, mariant compétition et coopération.

Enfin, la gouvernance du processus doit faire l’objet d’une révision en profondeur. Protéger la nouvelle approche contre les soubresauts des contingences politiques demande de reconnaître le rôle déterminant de la société civile, en lui donnant les moyens juridiques et matériels qui lui permettront de s’impliquer davantage dans le processus. Prévoir la mise en place d’instances participatives dans l’architecture institutionnelle du nouveau dispositif permettra d’associer plus étroitement les acteurs économiques et sociaux et les collectivités territoriales à l’élaboration, à la mise en œuvre, et à l’évaluation des stratégies arrêtées en commun. La construction de la paix et de la démocratie ne peut s’établir durablement que sur des rapports humains de proximité, fondés sur le respect de l’opinion d’autrui, et sur la solidarité. Cela donnera corps aux volontés conjuguées pour constituer un ensemble maghrébin pluriel, doté d’instruments aptes à construire un destin lié entre pays maghrébins: c’est-à-dire un sentiment commun d’appartenance et de solidarité. Ainsi se dessinera le chemin praticable pour une union qui ne serait pas seulement celle des décideurs mais celle des sociétés qui composent le Maghreb.