Le luxe pour tous

Vous imaginez la hantise des dirigeants de la Corée du nord (en fait, il n’y en a qu’un) lorsque cette résolution a été votée à  l’ONU. «quoi, mais c’est injuste ! on ne peut plus offrir un foulard Hermès à  sa femme le jour de son anniversaire ? ni porter une paire de chaussures tod’s, ni même distribuer des montres suisses tissot à  ses enfants ?».

«Seul le luxe est digne de l’homme. Ce qui est bon marché est inhumain», écrit quelque part Peter Handke. C’est ce qu’on appelle un vœu pieux tant il est vrai que, de tout temps, ce qu’on tient pour du luxe est exactement ce qui fait défaut à la totalité des humains moins une élite. Et aucune religion, pas une idéologie ni doctrine n’a jamais promis le luxe pour tous. Aucun programme de parti politique n’oserait reprendre à son compte l’affirmation de Handke. Est-ce parce que le luxe est lié à la morale qui n’y voit que le superflu et le mal ? Peut-être, mais en tout état de cause, c’est un peu la confirmation qu’il a été à l’origine d’une certaine morale politique et plus tard de la notion des classes sociales et partant de leur lutte. Déjà dans son Esprit des Lois, Montesquieu écrivait : «Le luxe est toujours en proportion avec l’inégalité des fortunes. Si dans un Etat les richesses sont également partagées, il n’y aura point de luxe : car il n’est fondé que sur les commodités qu’on se donne par le travail des autres». On ne peut pas dire que Montesquieu, Baron et châtelain de la Brède près de Bordeaux, qui a inspiré plus les libéraux démocrates que les communistes, partage le point de vue de ce doux rêveur qu’est Peter Handke sur la notion et la définition du luxe. Mais c’est l’auteur des Lettres persanes qui a vu juste : c’est la rareté qui crée la valeur et son extrême crée le luxe, l’autre extrême étant l’indigence. Le point de satisfaction des besoins est situé entre les deux, mais chacun met le curseur là où il pose ses rêves. Qu’est-ce dès lors qu’un luxe pour un indigent ? Peut-être le banal quotidien d’un homme prospère dont le luxe est ce qui est accessible à ceux qui sont encore plus prospères que lui. 

Mais quittons le domaine austère de la pensée pour celui plus voluptueux des rêves, car c’est là que s’exprime le plus souvent le désir de luxe. Même si, disait Jules Renard, «le rêve est le luxe de la pensée». Souvent, le luxe est associé à un objet ou un service. Comme on écrivait plus haut, le luxe est associé au superflu ou à l’inutile mais sa beauté et surtout sa rareté transcendent sa fonction. De plus, il marque une différence de classe sociale et délivre donc une identité à part. Une montre ordinaire donne l’heure car c’est sa fonction première et utilitaire. Une Rolex, en plus de donner l’heure, elle donne une attestation de «promotion sociale», voire (selon Jacques Séguéla prenant la défense du Président Sarkozy) une preuve que l’on n’a pas raté sa vie. On est loin de Montesquieu, mais il faut faire avec son temps. D’où l’importance des marques, des griffes et autres franchises. Consommer oui mais pas ce que tous les autres consomment aussi. D’où le dilemme des producteurs de luxe : comment faire du bénéfice en vendant moins ? Vendre plus chère. Ce paradoxe de l’économie de marché a été résolu par les grandes marques de luxe tout simplement en excluant les très pauvres, cela va de soi, et les classes moyennes. Reste les nantis, qui sont rares mais plus ou moins riches. Par ailleurs, les riches n’aiment pas que l’on soit plus riche qu’eux et qu’on l’on en fasse étalage. Or comment montrer que l’on est riche sinon en donnant des signes extérieurs de richesse ?  Concernant les marques, vous avez remarqué que les pauvres, un peu partout à travers le Tiers-monde, se sont révoltés contre l’inégalité devant le luxe. Ils ont ainsi sorti leurs griffes dans  le domaine de la maroquinerie par exemple. Ah, comme nous avons été  bêtes, nous autres Marocains, de ne pas avoir  inscrit le mot «maroquin» comme un droit de propriété intellectuelle ! Dans la maroquinerie donc, les sacs et autre bagagerie griffés se vendent au prix d’amis. Qui ne connaît pas un copain ou une copine revenant d’un énième voyage à Istanbul chargé(e) de beaux présents d’un luxe tapageur comme s’il(elle) revenait de la Rue Montaigne à Paris ? Pareil pour le parfum et autres  articles dits de luxe. Résultat, le luxe a été équitablement réparti entre les classes sociales répondant au vœu de notre ami Peter Handke cité au début de cette chronique.

Toujours dans le luxe, lu par hasard cette information dans l’entrefilet d’une enquête du journal le Monde (22/12/10) consacrée au commerce à la frontière entre la Chine et la Corée du Nord : «Les livraisons de produits de luxe, dont une résolution de l’ONU interdit l’exportation vers la Corée du Nord afin de punir l’élite dirigeante, continue d’augmenter». Vous imaginez la hantise des dirigeants de la Corée du Nord (en fait, il n’y en a qu’un) lorsque cette résolution a été votée à l’ONU. «Quoi, mais c’est injuste ! On ne peut plus offrir un foulard Hermès à sa femme le jour de son anniversaire ? Ni porter une paire de chaussures Tod’s, ni même distribuer des montres suisses Tissot à ses enfants ?». Cela rappelle, en moins drôle, toutes les résolutions sommant Israël de quitter les territoires palestiniens occupés.