Le long du boulevard

Un matin, on ne la vit plus. Quelqu’un du quartier avait sans doute fini par réagir et alerter les services concernés. Avant cela, pendant des jours et des jours, la promenade matinale s’accompagna de l’image de sa désespérance. Au cœur de la ville, sur l’un de ses plus beaux boulevards, elle était là, adossée contre le mur ou roulée en boule au milieu des plates-bandes fleuries d’une maison cossue. La place restait la même, seule la position changeait. La plupart du temps, son regard était perdu dans le vide. Mais parfois, à votre passage, il s’animait et elle tendait lentement la main en émettant une sorte de grognement. Le visage couvert de suie et les vêtements raides de crasse, sa saleté donnait un haut-le-cœur. Mais sa beauté n’en était pas moins saisissante.

Une beauté sauvage, animale, presque, avec des pupilles d’un noir profond et des traits que l’on aurait dit dessinés au fusain. Bien qu’elle fût clairement une adulte, en la voyant, on ne pouvait s’empêcher de penser à l’enfant sauvage, ce petit être abandonné, selon le mythe, à lui-même au milieu de la jungle et dont les animaux avaient fait l’un des leurs. On ne pouvait pas ne pas s’interroger sur son histoire. Sur le drame par lequel elle avait dû passer pour se retrouver là, jetée sur le bord d’un trottoir, dans l’indifférence de tous, y compris de sa propre conscience. Et de se demander, par la même occasion, ce qu’il était advenu de la ville pour que des êtres puissent y être ramenés à un tel stade. Comment la belle et blanche cité avait-elle pu devenir cette jungle au sens littéral du terme, où l’homme reprend allure de bête ?

Plus tard dans la journée, alors que le soleil est à son zénith, elles sont d’autres bêtes à prendre possession du boulevard. Des bêtes de chrome et d’acier lancées dans des courses poursuite folles pour la seule gloire de faire crisser les pneus et rugir le moteur. A leur volant, des coqs vaniteux totalement inconscients de ce que leur mâle affirmation génère comme danger pour les autres comme pour eux-mêmes. Au pays des «vieux», au «bled», on peut se «lâcher», tout est permis dès lors qu’on file la pièce. On peut y aller, appuyer sur l’accélérateur et parader devant les filles, on est les rois parce qu’on a de la «tune», ou plus exactement les autres croient qu’on en a plein les poches, normal, on arrive de là-bas, là-bas dont tous ici rêvent. A défaut d’être aimé, on est jalousé. Et Dieu, cela fait du bien d’être envié quand, toute l’année, de derrière le béton de la cité, on a envié les autres à en crever !

Avec lui, la rencontre ne se fait pas sur le boulevard mais un peu plus loin, du côté des rues commerçantes où les piétons peuvent mettre un pied devant l’autre sans, à chaque pas, risquer le vol plané. Il vous aborde avec un «s’il vous plaît madame» auquel tout son vocabulaire paraît se réduire. Vous lui demandez d’où il vient, il répond «Libéria» mais ne peut en dire plus, incapable d’aligner trois mots corrects, en arabe comme en français. Vous reprenez à votre compte la formule de Rocard – «On ne saurait accueillir toute la misère du monde» – et vous passez votre chemin. Mais l’image, comme celle de la sauvageonne du matin, n’est pas de celles qui vous lâchent aisément.

Même quand, pour se donner bonne conscience, vous avez abandonné une petite aumône dans la main tendue, elle s’incruste dans votre esprit. Vous pensez aux milliers de kilomètres parcourus par cet homme, peut-être au péril de sa vie, pour arriver jusqu’ici. A sa solitude au milieu d’une société étrangère qui n’a que faire de son malheur et de lui, par conséquent. Pour être là, il a sans doute dû affronter une mer de sable, comme les nôtres, la mer tout court. Et tout cela pourquoi ? Pour renouer avec la misère au pays des autres.

Heureusement, le long du boulevard, il est aussi autre chose que la tristesse et le désespoir. Quelque chose qui ressemble à la gaieté et à la fête. A la nuit tombée, l’avenue se met à scintiller comme un arbre de Noël. Une enfilade de lumières mouvantes l’orne d’un bout à l’autre. Capot contre capot, on défile lentement pour rejoindre, là-aussi, la mer. Mais cette fois, c’est juste pour le plaisir de humer les embruns de l’océan.

Chacun, selon qu’il soit en famille, en couple ou célibataire, déambule à sa manière. Les rires se mêlent à la musique et l’odeur des beignets à celle des chips. L’atmosphère est bon enfant. Serrées dans un jean moulant ou la tête chastement enserrée d’un voile, les filles ont toutes le regard qui pétille. Quant à celui des garçons, devant tant de jolis minois, il ne sait plus où se poser. On se prend à rêver d’une société décomplexée, jetant aux orties ses ressentiments et ses frustrations. Juste comme ce qui se donne à voir là, maintenant, en cette nuit de fin d’été. Mais, justement, c’est la fin de l’été. Avec la rentrée sonne l’heure du choix. Quel sera-t-il ? Nous le saurons sous peu.