Le local et l’universel

Pendant la dernière édition du Festival du cinéma de Marrakech, avant chaque projection des films en compétition, une jolie voix féminine, mais sur un ton assez ferme, fait une annonce d’usage dans trois langues rappelant au public quelques règles de convivialité à respecter.

La règle qui attire l’attention, sans toutefois être toujours la plus respectée, est celle qui prévient que «durant la projection, toute sortie est définitive» (‘‘Any exit is final’’ ; ou en arabe, ‘‘Koullo khouroujine fahoua nihaii’’). J’aimais beaucoup cette annonce péremptoire dont certains se gaussaient, notamment dans sa version en arabe, ou s’en indignaient, comme si c’était une atteinte à leur liberté individuelle de quitter la projection, puis y revenir, comme bon leur semblait. Il arrive que nombre de spectateurs, souvent des invités de marque et la plupart autochtones, bravent cet interdit et choisissent de quitter la salle sitôt un hommage et ses discours de circonstances terminés. Ils se lèvent, applaudissent l’artiste fêté, puis s’en vont comme un groupe de touristes bousculés par un programme surchargé. Ils défilent, le pas hésitant à cause de l’obscurité de la salle, devant le regard étonné, voire déçu, de l’équipe technique ou des acteurs du film qui est sur le point d’être projeté. Any exit is final? Who Cares ? Qu’importe ! Ils n’en ont rien à cirer, parce qu’ils n’ont pas l’intention de revenir, car d’autres festivités les attendent ailleurs. Certes, ce n’est pas la majorité, mais même s’ils ne sont que quelques-uns, on dirait qu’ils sont plusieurs, à voir leur manière intempestive et inélégante de quitter la salle sous le nez de l’auteur invité du film et ses acteurs.

C’est au cours de la soirée de clôture que quelques quidams se sont glissés dans l’assistance, à la faveur, peut-être, d’invités de marque qui leur ont passé leurs invitations. Deux bimbos portant faux fourrure et faux cils, outrageusement fardées et grosse poitrine en l’air, n’ont pas cessé de se prendre en selfie tout au long de la cérémonie. Quelques portraits des invités de la rangée de derrière ont été, dans la foulée, captés, c’est-à-dire volés, par les selfies des deux bimbos avant d’être jetés, en temps réel, dans les limbes déjà encombrés et le «tout-à-l’égo» fangeux de la Twittosphère et de l’Instagramosphère. Adieu données personnelles, droit à l’image et autre liberté individuelle. Et voilà comment l’on se retrouve, à son corps défendant, dans des réseaux, dits sociaux, livrés en pâture aux followers d’une certaine engeance, alors qu’on essaie de résister, non sans mal, au nombrilisme dérisoire d’une vaste mise en scène de soi.

D’autres choses, plus agréables, ont été vues ou entendues lors de la 18e édition de ce festival de prestige inscrit désormais parmi les grands évènements internationaux de Marrakech. Dédié aux auteurs de premiers films, le festival a pu aussi dénicher de jeunes talents d’origine marocaine. C’est ainsi qu’il nous a été donné de voir le premier et puissant long-métrage de Fayçal Boulifa, «Lynn +Lucy», dont l’actrice principale, Roxane Scrimshaw, elle-même débutante, a obtenu le prix d’interprétation féminine. Au cours de la présentation du film, Boulifa, né de père et de mère marocains à Londres, a présenté son film et dit surtout quelques mots émouvants sur sa joie de le faire dans le pays d’origine de ses parents. Le traducteur vers l’arabe, ce soir-là, a fait l’impasse sur ces derniers éléments. Peut-être a-t-il jugé que ce n’était là qu’un détail biographique sans grande importance. Pourtant, Fayçal Boulifa avait, déjà il y a sept ans, réalisé et tourné un court métrage, «The Curse», à Chichaoua, non loin de Marrakech, région dont sa mère est originaire. Ce film a été couronné du Prix Illy au Festival de Cannes. A une question sur l’importance et l’envie de tourner au Maroc, voici ce qu’il avait déclaré dans un entretien accordé au site électronique «Etaqafa» en 2015: «Je sens l’importance de la place du Maroc dans le monde : ancré entre tradition et modernité, situé entre l’Afrique et l’Europe, entre l’Islam et la laïcité, c’est un territoire unique et fertile pour des histoires vitales et indispensables. Mais nous avons besoin d’autocritique et d’esprit de réflexion, démarches importantes, afin que ces récits prospèrent et évoluent».

C’était il y a sept ans. Depuis, Fayçal Boulifa, qui a commencé par être critique de cinéma avant de passer à la réalisation qu’il a apprise sur le tas, a fait son premier long métrage. Non pas au Maroc, mais dans son pays d’adoption. «Lynn+Lucy» est un beau récit intimiste et saisissant sur l’amitié contrariée entre deux femmes, amis inséparables depuis l’enfance dans un petit village anglais. Mais ce petit village aurait pu être n’importe quel village du monde. Fidèle à la belle définition de l’écrivain portugais Manuel Torga: «L’universel, c’est le local moins les murs», Boulifa a cassé les murs des cultures, des frontières et ceux de ce petit village local anglais, pour s’ouvrir au village universel. C’est en cela qu’il est un artiste de talent, et le festival a fait œuvre utile en invitant, à Marrakech, le fils prodigue d’une femme de Chichaoua expatriée à Londres.