Le livre en sa demeure

la grammaire nous enseigne et nous renseigne sur une langue, sa richesse et ses finesses mais si, par perfectionnisme ou par peur de la «maltraiter», l’on cherche à  en faire le tour avant d’en faire usage, on risque de ne pas la parler du tout, et de ne pas en profiter.

Tout livre a sa demeure dans une bibliothèque. Ce détournement d’une célèbre citation de Walter Benjamin, («Toute vérité a sa demeure dans la langue»), m’est venu à l’esprit en rangeant quelques livres consultés cet été. Le hasard a voulu qu’un petit livre réunissant des textes de Benjamin se soit glissé entre une épaisse biographie de Paul Valéry et une autre de Saint-John Perse. La première est rédigée par un spécialiste de l’œuvre de Valéry, Michel Jarrety, auteur auquel il a consacré un certain nombre d’ouvrages depuis trente ans. La seconde est l’œuvre d’un jeune professeur d’université, Renaud Meltz. Toutes deux avoisinent les deux mille pages entre lesquelles le petit livre sur Walter Benjamin est venu s’abriter. Un grand esprit du XXe siècle dont l’œuvre inachevée n’a jamais entamé ni sa cohérence, ni sa profondeur auprès d’une postérité toujours reconnaissante et sans cesse renouvelée. Ses travaux, sur la philosophie du langage, la traduction et, curieusement, les passages parisiens et leurs mythologies modernes sont restés à l’état de fragments. Et le voilà donc protégé par deux grands poètes de ce même début de XXe siècle, à la fois riche et tragique, au cours duquel il se suicida (le 26 septembre 1940) pour ne pas voir le fascisme triompher de l’esprit du  monde dont il rêvait. 

Ranger sa bibliothèque est une activité que l’on reporte sans cesse et qui, lorsqu’on s’y résout, se révèle vaine ou sans but précis, mais non sans plaisir et redécouvertes. Car, en définitive, on redécouvre, on feuillette et on se remémore tel passage souligné plus que l’on range. Quelle que soit la quantité de livres contenus par une bibliothèque ou le volume du meuble on ne range que pour déranger l’ordre précédent. De plus, il y a les livres du premier rang et ceux, oubliés parfois et à tort, du second. Ces derniers semblent vous faire la tête. La mine poussiéreuse et le flanc noirci, ils ont cet air vexé de parents ou d’amis qui vous reprochent de ne pas prendre assez souvent de leurs nouvelles. Ils se sentent sans doute négligés au profit des livres du premier rang, plus consultés et davantage revisités. Car si chaque livre se sent chez lui dans cette demeure qu’est la bibliothèque personnelle, l’ordre qui organise leur présence dépend de l’ordonnateur et son état d’esprit du moment. Il pense avoir des priorités ou des préférences mais peut en changer selon l’humeur et la disponibilité. 

On prête souvent à ceux qui disposent d’une bibliothèque riche et fournie un grand appétit de lecture. D’où l’inévitable question d’un visiteur qui s’étonne face à tous ces rayons garnis d’ouvrages : «Vous avez lu tous ces livres ?» Seul le lecteur sage sait que l’on ne peut pas tout lire car la lecture est une promesse que l’on se fait, un plaisir que l’on diffère ou que l’on fait durer.  Et quand bien même l’on n’aurait rien à faire de ses nuits et de ses journées, il faudrait beaucoup plus qu’une vie pour pouvoir lire tous les livres qui devraient être lus. Le rangement de la bibliothèque est aussi un moment d’une autre vérité. Celle-là même qui vous fait prendre conscience du temps qui passe alors que tous ces mots alignés dans des pages, elles-mêmes réunies dans des livres lesquels sont rangés côte à côte ; tous ces mots doux, ces mots durs, simples ou obscurs ne changent pas. Ils ont habillé tant de rêves, transmis tant d’émotions et transfiguré des humeurs, bonnes ou mauvaises. Comme la mémoire de l’eau, la mémoire du mot est un long fleuve tranquille qui serpente les chemins aléatoires de nos vies et de nos songes. Et parfois en rangeant les livres, l’on se prend à rêver de mettre tous ces mots bout à bout pour aller jusqu’au bout d’une phrase, celle que le poète Saint-John Perse dont on vient de déplacer la biographie évoque ou convoque dans Exil : «Une seule et longue phrase sans césure à jamais inintelligible…».

De toutes les tentations du lecteur solitaire, et le lecteur est toujours solitaire, celle qui consiste à ranger ses livres par ordre alphabétique, par genre ou par gabarit est bien souvent vouée à l’échec. Il est donc vrai, comme on l’a annoncé dans l’incipit, que tout livre a sa demeure dans une bibliothèque. Les livres, quant à eux, se parlent, se hument, se contredisent et se chahutent. Et autant le lecteur est un chasseur de mots solitaire, autant les livres rangés dans leur demeure sont solidaires. Reste le lecteur face à sa lecture et la question que se pose le non-lecteur : Pourquoi lire ? C’est du reste le titre d’un livre d’un auteur et lecteur vorace, Charles Dantzig (Le Livre de Poche), qui y répond à sa manière et souvent en y mettant humour et érudition : «On lit pour comprendre le monde, on lit pour se comprendre soi-même. Si on est un peu généreux, il arrive qu’on lise aussi pour comprendre l’auteur. Je crois que cela n’arrive qu’aux plus grands lecteurs, une fois qu’ils ont assouvi les deux premiers besoins, la compréhension du monde et la compréhension d’eux-mêmes».