Le lecteur et le liseur

«et tandis que le jour naissant venait s’écraser sur les vitres embuées, le texte s’écoulait de sa bouche en un long filet de syllabes, entrecoupé çà et là de silences dans lesquels s’engouffrait le bruit du train en marche.

Ouvrir un livre dès la première page, avant même l’entame du texte c’est donc déjà un acte de lecture. Une aventure. C’est celle qui arrive presque tous les jours au navetteur endurci par le temps qui passe dans un train encombré de voyageurs tripotant leurs portables ; au lecteur solitaire dans un jardin en jachère et à celui qui s’adonne à ce vice dans un café où personne ne lit. Il a donc le temps de méditer sur le silence éloquent d’une page blanche, dite de garde. Et s’il se garde d’entamer sa lecture, c’est tout simplement pour ne pas déranger ceux qui ne lisent pas. Si vous le voyez attablé à cette terrasse, remuant longuement le sucre de son café, hésitant à entamer sa lecture, le regard vague et la main posée sur la page blanche de son livre, ne croyez pas qu’il attend quelqu’un pour converser, ni un appel au téléphone pour un rendez-vous reporté… C’est un simple lecteur qui attend.

Ce jour là, il a avec lui un roman destiné à tous ceux qui aiment lire partout et surtout en empruntant les moyens de transport. Il est à conseiller à ceux qui entretiennent avec la lecture en général des rapports particuliers et dans des espaces publics. Mais pas seulement. Le titre annonce d’emblée l’aventure et son héros : «Le liseur du 6h 27». Plus qu’un lecteur, le liseur est un lecteur partageux. Il lit à voix haute et en public dans le métro. On l’aura deviné à partir de l’horaire précis : il ne s’agit point d’un moyen de transport du côté de chez nous. Le «6h 27» est suffisamment précis à la minute près pour ne laisser aucun doute sur la ville et le pays où se déroule cette histoire. Chez nous, les trains partent en général lorsqu’ils arrivent… et sans crier gare. Ce court roman (édité au Diable Vauvert) de moins de 200 pages est le premier d’un nouvelliste français, Jean-Paul Didierlaurent, et pour un coup d’essai c’est un coup de maître. Sorti récemment en livre de poche Folio, il raconte la vie de Guylain Vignolles, dont le nom, déjà, lui pèse et lui pose des problèmes lorsqu’il a été détourné méchamment par ses camarades en Vilain Guignol. Mais il n’y a pas que ce patronyme qui encombre son existence étriquée. Sa vie est une immense solitude qu’il partage avec un poisson rouge, nommé bien entendu «Rouget de l’Isle». Il prend tous les jours le RER de 6h 27, d’où le titre, et une fois assis il entame la lecture à haute voix des passages de livres qu’il récupère de l’usine où il travaille, là où sont pilonnés (détruits) les livres invendus. Sauveur de livres ou liseur bénévole qui sauve les usagers et navetteurs du train de leur ennui quotidien ? Il est tout cela, mais aussi un être riche de ses rêves ressassés et d’amitiés avec deux autres personnages de son roman plein de rebondissements, d’amour des livres et d’humour à vivre. Un jour, sa vie va être bouleversée lorsqu’il trouve une clé USB qui contient le journal d’une inconnue qui raconte dans un style drôle et émouvant sa vie et son quotidien de madame pipi dans un grand centre commercial de Paris. Cette découverte, ainsi que d’autres événements relatifs à son travail de «sauveur de livres», va chambouler la vie de Guylain Vignolles qui partira à la recherche de la mystérieuse Madame pipi. Un livre pour ceux qui aiment lire, mais aussi en rire. Si, si, on peut concilier les deux. L’auteur, Jean-Paul Didierlaurent (un patronyme à quatre prénoms n’est pas nécessairement un pseudonyme), âgé de 53 ans, a écrit plusieurs nouvelles dont certaines ont été récompensées par des prix prestigieux, notamment le Prix Hemingway. Ce premier roman est traduit dans 25 langues. On parle aussi d’une adaptation au cinéma.

C’était donc là un bref compterendu d’une rencontre entre un lecteur qui a dépassé la page de garde et lit pour lui, et un liseur qui lit pour les autres et pour sauver des bouts de livres. Et voici livré, comme la bande annonce d’un film invitant à aller voir de plus près, un avant-goût de ce petit roman , à la fois, drôle, doux, amère et plein d’humanité : «Et tandis que le jour naissant venait s’écraser sur les vitres embuées, le texte s’écoulait de sa bouche en un long filet de syllabes, entrecoupé çà et là de silences dans lesquels s’engouffrait le bruit du train en marche. Pour tous les voyageurs présents dans la rame, il était le liseur, ce type étrange qui, tous les jours de la semaine, parcourait à haute et intelligible voix les quelques pages tirées de sa serviette. Il s’agissait de fragments de livres sans aucun rapport les uns avec les autres».