Le lecteur du futur

Ce que l’homme raconte ou débite en paroles, l’écrit le fonde. et ainsi gravé dans le marbre, il prend du sens et signifie. d’autres en feront d’autres textes, analyseront, disséqueront, commenteront à souhait et sauront plus sur une œuvre que ce que croit savoir son propre auteur…

Il arrive parfois de s’entendre dire, juste après avoir narré un fait insolite, un souvenir personnel ou une tranche de vie qui ont fait rire : «Pourquoi tu ne racontes pas ça ?» «Mais c’est ce que je suis en train de faire». «Non, pas comme ça, par écrit, dans un bouquin je veux dire…». Ainsi, comprend-on que ce qui est important c’est ce que l’on raconte par écrit. Ce qui est dit oralement n’est que bavardage plaisant ou non, volubilité insaisissable et autant en emporte le vent de l’oubli. «Ce qui est important n’est pas encore arrivé», dira Julien Gracq à propos de ce qu’on garde des souvenirs de son enfance. Et c’est précisément les souvenirs d’enfance qui attirent souvent ce genre de conseils. En faire un livre, disent-ils. «D’autres auraient pu en faire un livre», dit André Gide, lui qui a tenu un journal toute sa vie pour y fixer le temps qui passe et les souvenirs qui trépassent, s’il ne les avait pas couchés sur papier. N’y aurait-il donc plus que les livres pour trouver des histoires drôles, des anecdotes et ces choses étranges que l’on cherche dans la lecture, la fiction ou l’autofiction ? Oscar Wild prétend qu’il est des écrivains dont les vies sont les récipients de leurs génies et dont les livres ne sont que le produit de leur talent. Les conteurs, ces bavards, ces phénomènes sonores n’ont, eux, que le bruit des mots échappés de la bouche pour distraire l’auditoire, et nulle postérité ne leur est acquise. Anonymes parmi les anonymes, leur seul instant de gloire est ce moment qui a connu, avant de s’estomper, leur éphémère bavardage et leur volatile narration. Alors si l’on gardait, depuis le temps des temps, tous les contes et tous les proverbes qui ont traversé les siècles, et si on les mettait bout à bout, obtiendrait-on cette longue, très longue phrase à jamais intelligible, comprise partout et par tous ? Le Poème total. Seul le vent qui emporte tant et tant de mots connaît la réponse.

Ce que l’homme raconte ou débite en paroles, l’écrit le fonde. Et ainsi gravé dans le marbre, il prend du sens et signifie. D’autres en feront d’autres textes, analyseront, disséqueront, commenteront à souhait et sauront plus sur une œuvre que ce que croit savoir son propre auteur. Texte sur texte comme un long et interminable palimpseste dont les strates dissimulent d’autres strates. L’oralité, elle, serait donc condamnée à une obsolescence programmée sans horizon. Seul le texte, fort de l’autorité de la chose écrite, est promis à une postérité incertaine. Et Homère, l’auteur aveugle dont l’œuvre comme héritage n’a été précédée d’aucun testament ? Lui qui n’a rien écrit et même ce qu’il a raconté a été d’abord chanté par les rhapsodes depuis la plus haute Antiquité. Lui, dont Raymond Queneau, préfacier de «Bouvard et Pécuchet» de Flaubert a dit : «Toute grande œuvre est soit une Iliade, soit une Odyssée».

Pourquoi écrit-on et pour qui ? Telle est la question que n’ose se poser celui ou celle qui, plume à la main et, maintenant, curseur frétillant sur l’écran d’un ordinateur, se lance dans cette étrange aventure. Umberto Eco, auteur prolixe et éclectique, s’amuse à raconter dans son ouvrage «De la littérature», ses débuts de poète en herbe, d’écrivain et de romancier : «La seule chose qu’on écrit pour soi, c’est la liste des courses. Elle sert à vous rappeler que vous devez acheter, et une fois vos achats accomplis, vous pouvez la jeter car elle ne sert plus à personne. Tout ce que vous écrivez d’autre, vous l’écrivez pour dire quelque chose à quelqu’un. (…) Malheureux et désespéré, celui-là qui ne sait pas s’adresser à un Lecteur futur».

On n’écrirait donc jamais «pour soi», selon Eco, sinon pour se rappeler ses courses au marché. Sachant que certains auteurs «vendeurs» vedettes des têtes de gondoles pourraient, sur leur nom en gros caractères et leur célébrité, publier leur liste de course ou leur facture d’électricité. Mais cela est une autre histoire. IL reste que nombre d’auteurs, aujourd’hui plus qu’hier, écrivent surtout et d’abord «sur soi». On ne parle pas ici des mémoires et autres souvenirs de personnalités, littéraires ou politiques, mais de l’autre écriture pleine de «je» et de «moi je» déguisés et un jeu de miroir nombriliste sous prétexte d’autofiction. Ces bulles de savons échappées de l’écume des jours sont, très souvent à la littérature, ce qu’une fanfare est à un Nocturne de Chopin. Lewis Carroll ne dit quelque part qu’aucun «poème antique n’a pour sujet les bulles de savon».