Le juge et les deux amoureux

«Puisque le prévenu ne reconnaît pas les faits, et que la victime persiste dans ses affirmations, nous sommes ainsi confrontés à  deux versions, dont l’une est forcément vraie.

«Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre», aurait dit Jean de La Fontaine. Plus concrètement, à Casablanca, un couple filait le parfait amour. Ils se connaissent depuis un ou deux ans, sont très bien ensemble, suivent les mêmes cours, et envisagent même de se marier à la fin de leur cursus universitaire. Mais parfois on promet n’importe quoi,  un étudiant est aussi réputé pour son instabilité amoureuse, et bientôt le couple bat de l’aile. De disputes en chamailleries, il finit par exploser, d’une manière assez brutale, il faut le dire. Car voilà que la jeune fille très remontée, dépose une plainte contre son ex-compagnon, l’accusant entres autres gentillesses, de viols répétés.

La justice en général prend très au sérieux ce genre d’accusations, et voilà le jeune homme convoqué par la police judiciaire. Il s’explique, reconnaît (c’est une erreur) sa liaison avec la jeune fille, et admet même, (à demi-mot, certes, mais c’est encore une erreur) quelques relations intimes, volontairement consenties, et donc sans contrainte aucune. Les policiers n’ont pas non plus le sens de l’humour, et décident donc de le déférer devant le procureur, à charge pour ce dernier de décider du sort du jeune homme. Lequel commence à s’apercevoir qu’il est embarqué dans une sacrée galère, et décide donc de se faire assister par un avocat.

Mais les événements s’accélèrent (les policiers sont pressés, de nombreuses tâches les attendent) et avant que l’avocat n’arrive, le jeune homme se retrouve devant le procureur, lequel, comme d’habitude, ne le laisse pas  placer un mot, le rabroue, et l’informe qu’il est désormais poursuivi pour viols, et délivre dans la foulée un mandat d’arrêt, doublé d’un ordre d’incarcération. Les choses se gâtent de plus en plus, semble-t-il, et l’audience correctionnelle devra statuer sur ce cas. La Cour se compose cette fois d’une représentante du parquet, trois magistrats dont une femme, et une greffière. Le prévenu, dûment conseillé, nie cette fois l’ensemble des faits qui lui sont reprochés; mais pressé de questions, il finit par reconnaître du bout des lèvres une relation avec la jeune fille, mais toute platonique et romantique qu’autre chose. La jeune fille se penche alors sur son avocat, et lui murmure quelques mots. Puis, c’est l’avocat qui s’avance vers la Cour, et chuchote quelques phrases à l’intention du président de l’audience. Lequel se fige un instant, prend conseil auprès de son collègue masculin, et décrète à voix haute : «L’audience est suspendue dix minutes; elle reprendra à huis-clos». C’est assez inhabituel et cela provoque des remous dans la salle. Puis l’audience reprend, le public en moins.

Sont présents le magistrat, les prévenus et leurs conseils, et le président prend la parole : «Puisque le prévenu ne reconnaît pas les faits, et que la victime persiste dans ses affirmations, nous sommes ainsi confrontés à deux versions, dont l’une est forcément vraie. La victime affirme que le prévenu présenterait une particularité au niveau de ses parties intimes. La Cour se doit donc de vérifier ce détail par elle-même, et prie le prévenu d’abaisser son pantalon».

Murmures et flottement dans l’assistance, qui comporte de nombreuses femmes. Le prévenu hésite, le président insiste, et voilà l’inculpé se déculottant. La Cour se penche en avant pour observer la particularité signalée, les avocats font de même, il y a de la bousculade dans l’air car il y a également les policiers du service d’ordre, et le prévenu se retrouve scruté par vingt paires d’yeux. Il est mal à l’aise, et reçoit comme une bénédiction l’ordre de se rhabiller venu du président. On entend alors une voix féminine crier: «Attendez, attendez, j’étais au fond et je n’ai rien vu». Le président tout sourire lui répond: «Bien sûr, bien sûr cher Maître; la Cour respecte les droits de la défense ; approchez, prenez votre temps, et observez bien. Cela contribuera certainement à la progression de ce dossier». On ignore si ce fut le cas, mais, confondu, le jeune sera condamné à quelques années de prison…méritées au regard du délit commis.