Le joli mois de mai

Alors même que, dans cette Europe des Alliés, la fête battait son plein, en Algérie, on assiste, ce même 8 mai 1945, au déchaînement d’une répression aveugle. A la France qui célébrait la liberté retrouvée, les Algériens réclamaient de bénéficier de ce même droit sur leur propre sol. Ils étaient sortis dans la rue pour exprimer leur volonté. Il leur fut répondu par le fusil.

Joli est le qualificatif que l’on accole volontiers au mois de mai. La douceur caressante du soleil et les champs en fleurs y font l’âme primesautière. Pourtant, aussi légère qu’y soit la brise printanière, le mois de mai est un mois qui pèse lourd dans l’histoire contemporaine.

Des faits politiques de la plus haute importance s’y sont produits, certains contribuant de manière déterminante à façonner le visage du monde tel qu’il se présente aujourd’hui. Le 8 mai 1945 est la première de ces dates clés et décisives. Ce jour-là, avec la capitulation allemande, prend fin la Seconde guerre mondiale. La victoire des Alliés sur le troisième Reich est totale et la puissance politique de l’Allemagne anéantie pour longtemps.

Le conflit qui s’achève a causé des dizaines de millions de morts et détruit des villes entières. La prospérité de l’Europe aujourd’hui fait rêver. On oublie combien, soixante ans plus tôt, elle ne fut plus par endroit que ruines et désolation. Pendant quatre ans, la guerre y fit rage avec une violence inouïe, réveillant les instincts les plus primaires et transformant des êtres policés en machines à tuer. Avec la fin du conflit, la paix retrouvée signifia dans cette partie du monde la possibilité de recommencer à vivre un quotidien libéré du fracas des armes.

Mais, alors même que, dans cette Europe des Alliés, la fête battait son plein, de l’autre côté de la Méditerranée, en Algérie, on assiste ce même 8 mai 1945 au déchaînement d’une répression aveugle. A cette France qui célébrait la liberté retrouvée, les Algériens avaient réclamé de bénéficier de ce même droit sur leur propre sol. Pensant qu’en ce jour de fête, le colonisateur serait plus à l’écoute de leurs revendications, ils étaient sortis dans la rue pour exprimer leur volonté.

Il leur fut répondu par le fusil. A Sétif où le feu s’embrasa en premier, des milliers de morts tombèrent en l’espace de quelques heures, 45 000 selon les historiens algériens. Ce jour, qui sur l’autre rive de la Méditerranée se célébrait dans la liesse, fut là jour de larmes et de sang. En Algérie, mais par extension dans tout le Maghreb aussi, les événements de Sétif constituèrent un tournant.

Ils contribuèrent à enclencher le processus irréversible de la lutte pour la libération nationale. Désormais, le colonisé va se battre jusqu’au bout pour jouir lui aussi de son jour de la victoire et rien ne le fera plus dévier de sa route.

Cette polysémie, bonheur pour les uns, larmes pour les autres, caractérise un autre jour, en mai toujours. Il s’agit du 14 mai 1948, date de la naissance d’Israël. Forts du feu vert donné par les Nations Unies qui, le 29 novembre 1947, votèrent le partage de la Palestine en deux parties, les sionistes hissent le drapeau du nouvel Etat, le jour même où expire le mandat britannique sur la Palestine.

Au tout départ sur la portion du territoire qui leur était dévolue par la résolution 181 mais, avec l’entrée en guerre des pays arabes et l’exil des Palestiniens, poussés au départ par les exactions de l’Irgoun mais aussi par les promesses des leaders arabes qui les avaient assurés d’un retour rapide sitôt l’armée juive battue, l’Etat hébreu accapare l’ensemble du territoire. 700 000 Palestiniens, soit 80% de la population se retrouvent ainsi boutés hors de leurs maisons.

Bonheur pour les uns, larmes pour les autres, là encore. Ce 14 mai 1948 qui voit l’accomplissement d’un rêve fou pour les juifs est dans le même temps une Nakba pour les Palestiniens, la Catastrophe sans nom.

Qu’il s’agisse du 8 mai 1945 ou du 14 mai 1948, voilà deux anniversaires en ce joli mois de mai symboliques de la nature de l’histoire propre à deux mondes dont les destinées restent intrinsèquement liées malgré l’apparente incompressibilité du fossé qui les sépare.

Soixante ans après la fin du conflit le plus meurtrier du XXe siècle, que voyons-nous aujourd’hui ? L’Europe s’est relevée de ses ruines, la France et l’Allemagne, les ennemis d’hier, ont troqué leur inimitié séculaire contre un partenariat à toute épreuve et les juifs n’ont pas été jetés à la mer.

Alors que les sionistes ont fait de leur Etat une réalité dont l’intangibilité est désormais indiscutable, les Palestiniens ont tout perdu. Il ne leur reste quasiment rien, non seulement de la Palestine historique, non seulement de la part du territoire défini par le plan de partage de 1947 mais également de ce qui se négocia lors des accords d’Oslo.

D’autre part, si après des luttes souvent héroïques, les peuples colonisés ont réussi eux aussi à avoir leur jour de la victoire, le bonheur espéré n’est toujours pas au rendez-vous. Face aux pateras qui traversent la Méditerranée pour retrouver son autre rive, celle de l’ancien colonisateur, que penser, que dire ?
Il est bien joli le mois de mai mais, sous son soleil radieux, combien douloureuse peut être sa joliesse !