Le homard qui se marre

La grande chaîne américaine Whole Foods avoue, toute honte bue,
que «les décapodes, homards comme crabes, développent à  certains degrés
des facultés cognitives». Ils pourraient donc ressentir la douleur, apprendre des trucs, et allez savoir
jusqu’où ils peuvent aller ;
car c’est bien connu, un homard
qui marche ira toujours plus loin
qu’un intellectuel assis sur sa chaise
à  ne rien foutre.

«Aux Etats-Unis, un bon homard est un homard mort». On ne peut passer à  côté d’un titre aussi accrocheur que succulent, fruit du travail intelligent du secrétariat de rédaction du quotidien français Libération. Il est vrai que ce journal, qui traverse une période de turbulence que l’on espère provisoire, a très souvent régalé ses lecteurs d’une titraille savoureuse et marquée au coin de l’humour de qualité. Après le Canard Enchaà®né, le meilleur du genre, et Marianne lorsqu’il se lâche, on est souvent invité au festin de la bonne presse qui se marre.

Alors, ce homard américain ? Il s’agit en fait d’un article très sérieux sur les défenseurs américains des animaux et de leur dernier combat victorieux en date contre les «traitements inhumains» infligés aux homards. (Libération du 11/7 /06). Selon l’envoyé spécial du journal à  New York, une chaà®ne d’alimentation, Whole Foods, «a décidé de ne plus vendre le crustacé dans ses viviers». C’est bon pour le homard mais très mauvais pour le moral des fins gourmets qui consomment la bête aussitôt sortie de son bassin, vivier que les militants du Front de Libération du Homard (FLH) tiennent pour un lieu de torture intolérable pour les décapodes (homards et autres crabes). Ce type de combat est, me direz-vous, aux antipodes des préoccupations de ceux qui, de plus en plus nombreux, ne soupçonnent même pas qu’un tel monstre de la mer (haà¯cha delbhar) puisse être consommé, encore moins qu’il puisse être cuit, ébouillanté ou grillé vivant et toutes pinces agitées. Ce sont parfois les mêmes qui vont te choper par les cornes un mouton – attaché et gardé au frais pendant quelques jours dans la minuscule salle de bain d’un appartement social ou dans l’entresol de l’immeuble sans ascenseur – pour l’occire après la prière de la fête qui porte ironiquement son nom. Tu parles d’une fête !, doit se dire l’ovin qui a eu vent de l’info sur le homard. Mais bon, ce n’est pas le propos de cette chronique estivale, l’été – entre août et septembre – étant selon les spécialistes la saison propice pour pêcher le homard. Alors un peu de frime scientifique pour poser le problème et éclairer le sujet. Le homard est connu aussi sous deux appellations savantes : homarus américanus (homard d’Amérique) et homarus vulgaris (homard d’Europe), à  moins que ce ne soit tout bêtement « homard vulgaire», mais les savants ne veulent pas vexer les Européens. Par contre, nous sommes vexés en tant qu’Africains de ne pas retrouver un homarus africanus, sachant que ce crustacé vit principalement dans les profondeurs océaniques de l’Atlantique. Autre détail sur cette bête tant prisée : la chair qui fait saliver les fins gourmets ne représente que 30% du poids total. Comme quoi, si tout est bon dans le mouton (et le cochon, donc ! me dit l’autre), dans le homard, il y a moins à  manger qu’à  boire.

Classé parmi ce qu’on appelle improprement les «fruits de mer», comme si les sardines poussaient dans les arbres, le homard est un animal peinard. Il ne nage même pas comme les autres créatures océaniques. Il se meut en marchant nuitamment sur les fonds rocheux, mais se laisse facilement capturer dans des cages posées par les hommes de la mer. Bref, le homard se tient peinard mais n’en pense pas moins. D’ailleurs, dans son communiqué cité par Libé, la grande chaà®ne américaine Whole Foods avoue, toute honte bue, que «les décapodes, homards comme crabes, développent à  certains degrés des facultés cognitives». Ils pourraient donc ressentir la douleur, apprendre des trucs, et allez savoir jusqu’o๠ils peuvent aller ; car c’est bien connu, un homard qui marche ira toujours plus loin qu’un intellectuel assis sur sa chaise à  ne rien foutre. C’est peut-être ce qui avait fait écrire à  Gérard de Nerval, il y a plus d’un siècle déjà , cette pensée pêchée au hasard dans la nasse des mots d’un vieux dico : «J’ai goût des homards qui sont tranquilles, sérieux, savent les secrets de la mer, n’aboient pas». Pour les aboiements, Gégé s’était peut-être gouré, ou alors il avait forcé sur l’absinthe. Mais pour le reste, il avait vu juste et n’a pas attendu les mecs du Front de Libération du Homard pour chanter les louanges du crustacé. Concluons donc en chantant un couplet d’un gars qui a fait une chanson, une seule, puis s’en est allé, Hervé Cristiani et son tube Il est libre Max : Dans le panier de crabes/ Il ne veut pas être / le homard qui se marre.

C’est dommage, parce qu’il y a vraiment de quoi se marrer lorsqu’on entend ce genre de déclaration d’une organisation telle que PETA (Peuple pour le traitement éthique des animaux) : «Le bien-être des homards est aussi important que celui des vaches ou des poulets». Et les moutons, alors ?, bêla l’autre ovin qui eut vent par Libé de l’info sur le homard. Il prit sa plus belle plume, arrachée à  une dinde qui passait par là  et rédigea un courrier pour la rubrique Rebonds avec ce titre : «Homard m’a tuer»