Le hasard plus la nécessité (11)

En remontant ce temps mémoriel, j’ai parfois cette étrange et troublante sensation que le passé n’est que fiction. Non que ma mémoire inventerait des faits et des souvenirs, mais parce que je n’arrive pas à m’imaginer la réalité de tel épisode, à croire en la véracité de tel fait ou à la précision de tel souvenir lointain, ni encore aux agissements de telle personne rencontrée auparavant.

Me remémorant seul, sans notes et sans documents, et n’ayant personne de cette époque avec moi pour confronter ces épisodes avec sa propre mémoire, je remonte ce passé à travers un voile vacillant, tour à tour formant et déformant certains souvenirs. De sorte qu’il arrive que deux souvenirs d’un fait identique remontent à la surface, prennent place et cohabitent sans s’annuler et sans s’exclure. Mais n’est-ce pas là le propre de toute souvenance ? Raconter sa vie ne relève-t-il pas aussi d’une certaine fiction ? La narration est finalement une autre invention de soi. Mais trêve de théories, il y a eu déjà tant de choses savantes écrites et dites à propos de ces phénomènes du temps irréel de la mémoire. A trop chercher les causes de certaines choses de la vie, on risque de passer à côté des faits et des effets qui seuls, peut-être, vaillent le coup d’être narrés dans ce récit semi autobiographique.

Passées deux années d’une vie estudiantine à Rabat, faites de colocations hostiles et de squats pourris  dans des appartements sordides; surmontant des pénuries chroniques et des disettes alimentaires, des cours magistraux et des travaux pratiques interrompus par des grèves impromptues, j’ai atteint, cahin-caha et presque intact, l’année de la licence. La troisième et dernière dans le cursus de l’époque. «Licencié, c’est la santé !», disait Béru l’acolyte rigolo du commissaire San Antonio. Et de ce côté-là, ça allait. Les romans de San Antonio achetés aux puces, et tous les livres que je pouvais emprunter auprès du Centre culturel français de Rabat, m’ont beaucoup aidé à surmonter les lectures arides des ouvrages, manuels de droit et autres polycopiés vendus par certains professeurs aussi avides de gains que vides d’esprit. L’un d’eux, tout en se gargarisant de propos grandiloquents sur la justice sociale, les idéaux démocratiques et la vie dure des classes défavorisées nous faisaient payer 70 DH de l’époque (soit une fortune) son cours «polycopié», ancêtre du «copié-collé» de notre ère numérique. Un cours pompé, et mal du reste (je le saurais plus tard) dans quelques ouvrages d’universitaires français prestigieux et inaccessibles à nous autres boursiers désargentés. On  retrouvera ce «polycopieur» verbeux, quinze ans plus tard, ministre mutique de «quelque chose» dans un de ces gouvernements improbables des années 80, à la faveur de sa proximité onctueusement obséquieuse avec l’ancien «Maître-Assistant», devenu «Grand Vizir». 

«Le journalisme conduit à tout, à condition d’en sortir», disait le fondateur du journal Le Monde, Hubert Beuve-Méry. La fac de droit aussi menait à tout ou presque en ce temps-là. Personnellement, j’ajouterai à la formule de Beuve-Méry une autre condition : celle de s’en sortir. La forme pronominale de la locution donne une autre dimension à la formule et ouvre une autre voie. Ce sera donc une autre voie pour moi. Curieusement, elle m’a mené, un an plus tard, de la fac au journalisme, par hasard ou, plus exactement, par nécessité. A moins que ce ne soit les deux : le hasard plus la nécessité. Celle de gagner ma vie autrement que par la voie administrative, via le service civil ou autres servilités. Mais comment gagner sa vie sans perdre le reste, c’est-à-dire tout ce qui la rendrait plus digne d’être vécue? Tout un art. «L’art presque perdu de ne rien faire», comme dirait le romancier haïtien Dany Laferrière? Non, c’est un luxe que l’étudiant impécunieux et soutien de famille ne pouvait guère se permettre. Mais faire un choix de carrière constituait un grand luxe pour moi. Je ne sais pas qui a dit qu’un «choix de carrière est un aveu autobiographique». Peut-être, sauf qu’à l’époque, mon autobiographie à moi pouvait tenir dans une page d’un petit carnet : trois ou quatre souvenirs qui m’ont marqué, une ou deux personnes rencontrées et ce train si lent que je prenais pour un aller-retour Rabat-Fès pendant  les vacances. Voilà tout ce qui reste de ces trois années de «mélancolère» (un mix de mélancolie et de colère) passées à potasser des matières d’une science politique improbable et des manuels de droit qui m’emmerdaient souverainement. Le tout sous une chape de plomb politique et dans une ville-capitale qui tournait le dos à la mer. Sinon il y avait (mais est-ce que cela compte dans une «autobio» ?) des livres que j’avais lus et relus, des films vus et revus et quelques amitiés nouées et dénouées dont témoignent encore quelques photos en noir et blanc jaunies par le passage du temps. Pas de quoi jouer les mémorialistes d’un temps perdu, car je ne pense avoir de ce fait aucune dette éthique envers cette période, ni aucun devoir de mémoire. Ma mémoire spongieuse qui a pourtant absorbé tant de choses jusqu’à plus soif n’en restitue pas même une goutte de nostalgie. Rien. Ni satisfecit, ni regrets, ni soupirs… n