Le hasard et son trouble

Il y a encore maints spécialistes, nombre d’experts et moult fins connaisseurs de la vie et de l’Å“uvre du poète Stéphane Mallarmé qui s’échinent à  déchiffrer le mystère de son célèbre poème : «Un coup de dés jamais n’abolira le hasard».

C’est la preuve que la poésie est toujours autre chose. Lorsqu’elle semble livrer un sens, un autre surgit au détour d’une seconde lecture ou chez un autre lecteur. C’est là que réside à la fois sa magie, son mystère et sa force. Il est vrai que le corpus de Mallarmé nécessite la redéfinition d’un certain nombre de concepts tant la forme de ses poèmes rend malaisée lors d’une première lecture. Ceux qui ne l’apprécient pas relèvent une forte propension à l’obscurantisme. Ils rejettent dès lors tout le mouvement symboliste dont Mallarmé est le maître incontesté. Mais quittons le débat ardu et houleux des courants poétiques (la crise des vers libres, la déconstruction métrique, etc.) pour ne retenir que la notion de hasard que le titre du poème enveloppe dans une belle et ludique métaphore. 

Un coup de dés réussi abolit-il le hasard ? Telle est la question philosophique que ce titre pourrait aussi poser. Autrement dit, existe-il un hasard dans notre vie, dans nos choix ou dans ce que nous nommons notre destin? Là aussi la réponse divise: il y aura des déterministes et, non loin, des fatalistes, croyants ou non; on aura aussi les rationalistes qui soutiennent que tout est prévisible, même l’imprévu; les ultracroyants pour lesquels tout est écrit d’avance par le Créateur et ceux pour qui tout est écrit dans le livre du monde et de la nature. Peu se déclarent sans opinion tant ce mot fascine et interpelle. Bref, le hasard est présent dans nos actes et nos pensées de tous les jours, même si nous ne l’invoquons que par intermittence. Mais nous ne le «pensons» pas suffisamment, dans notre quotidien, lorsqu’il s’agit d’évaluer les effets ou les conséquences de certains faits et gestes. La causalité qui veut que telle cause engendre tel effet est absente parce que dans nos sociétés traditionnelles, et pourtant orales, tout est écrit à l’avance (mektoub). Curieux comme une «philosophie orale» se réfère et se soumet aussi aisément à l’autorité de la chose écrite. Bien entendu, ceux qui ont plus ou moins une certaine connaissance du Livre et de son contenu s’y référent ou s’y réfugient selon le degré de leur savoir, le bénéfice qu’ils en tirent ou le dessein qu’ils nourrissent. Mais alors tous les autres ? Pour eux, tout évènement survient donc au moment où il survient parce que c’est écrit qu’il en soit de même. A ce train, nul besoin de réfléchir, à quoi cela sert-il de se projeter dans l’avenir, de construire, de rêver et donc de continuer à vivre? On a entendu et lu dans les médias des choses bien tristes après le tragique événement qui a enregistré la mort de près d’un millier de pèlerins la semaine dernière. Evénement tragique qui a suivi un autre accident après la chute d’une grue faisant plusieurs victimes. Comme les deux événements se sont passés dans le lieu saint par excellence de tous les Musulmans, plusieurs réactions des autorités locales ainsi qu’un certain nombre de commentaires dans les médias arabes ont absout tout le monde. Qui est responsable ? Quelles sont les erreurs humaines à l’origine de cette tragédie ? Humaines? Vous avez dit humaines ? D’aucuns se sont référés à des versets coraniques, à tel hadith, non pour pointer tel dysfonctionnement ou identifier tel degré de responsabilité, mais pour renvoyer tout le monde à des thèmes eschatologiques. Ni hasard, ni imprévu. C’était écrit. Où? Comment ? Par qui ? Encore une fois, lorsqu’il s’agit de ce monde arabo-islamique si agité en ces temps non moins agités, c’est mystère et boule de gomme arabique. Signalons en passant que le mot «hasard» est d’origine arabe «Al zahr». Il signifiait «dés» (avant que les jeux de hasard ne soient abolis), puis finit par désigner plus généralement la chance. Ce qui est le cas en dialecte marocain (darija). Mais ce qui aurait donné cela, quant au poème de Mallarmé susmentionné : «Un coup de dés jamais n’abolira les dés». Le propos reste énigmatique sans pour autant perdre de sa charge poétique.

Par ailleurs et sur un autre plan, moins tragique et moins métaphysique, le hasard peut faire rêver et libérer l’imaginaire. «Le hasard, selon Balzac, est le plus grand romancier du monde : pour être fécond, il n’y a qu’à l’étudier». Mais qui y croit et l’étudie avec autant d’assiduité et d’entêtement sinon ce joueur invétéré du loto qui baigne dans la numérologie, caresse des chiffres avec lesquels il entretient des relations magiques? Est-ce tel turfiste infatigable qui traque les chevaux, ausculte les canassons élevés sous d’autres cieux, débusque les tocards et poursuit les équins de race qui le font rêver chaque semaine? Dans la chaleur torride de ce café qui fait aussi PMU, au milieu d’une couche épaisse de fumée de mauvais tabac, il gambade dans la gadoue de son imagination, chevauchant un rêve fou à travers les champs de courses d’un ailleurs lointain et pluvieux. Cet homme là aime le hasard et son jeu. Le hasard le lui rend rarement bien, mais qu’importe ! Le hasard est-il, comme dirait Léon Bloy, «la Providence des imbéciles» ? Seul le hasard (dés) connaît la réponse.