Le grand registre noir

même la toute nouvelle carte d’identité nationale numérique, dont on a fait grand cas et qui est censée réunir toutes les informations sur son porteur, est passée au crible et doit passer par la fameuse procédure de «légalisation». Numérique ou pas, elle passe sous les fourches caudines d’un simple préposé au registre qui, entre deux bouchées de «harcha» accompagnées d’un «café cassé» la valide ou pas

Par une froide matinée du mois de février, dans une bâtisse glauque sous des néons blafards et crépitants, un homme s’assoit sur un banc en bois patiné par le temps qui passe et les milliers de gens qui y ont pris place. Cet espace aux murs peints en gris sert de salle d’attente mais tient plus d’une salle des pas perdus d’une gare à l’ancienne. D’où cette sensation étrange de n’être  nulle part… Des hommes et des femmes circulent entre des petits bureaux aux portes grises sur lesquelles des écriteaux en arabe indiquent la fonction ou le service qu’ils fournissent : légalisation de documents, état civil, actes de naissance… ainsi que les arrondissements relevant de leur compétence. L’ambiance générale faite de va-et-vient affairé sur un fond de bourdonnement est celle d’une ruche bureaucratique où chaque alvéole voit des gens sortir et rentrer, s’agglutiner et s’enquérir si c’est bien là que l’on retire tel document. Chaque petite alvéole réunit deux ou trois personnes, parfois des femmes, souvent en foulard, assises derrière des bureaux métalliques sur lesquels s’entassent en vrac des documents de toutes les tailles. Tout est fait main : chaque document est compulsé manuellement, signé, tamponné et jeté dans des chemises à bulle aux couleurs délavées. Un grand registre noir semble être l’alpha et l’oméga et donc la référence de tous. Une fois le Grand registre noir ouvert, le préposé au service demandé se gratte la tête, tâte ses poches, sort un stylo, mouille son index et se met à compulser les pages à la recherche d’on ne sait quelle information. Puis d’un geste mille fois répété, il fait pivoter  le registre vers l’usager et marque d’un geste autoritaire un point avec son stylo pour indiquer une case qui va accueillir la signature. Une femme dit ne pas savoir écrire. Le préposé ne s’en émeut pas plus que ça. Il tend la main vers un des tiroirs de son bureau sans quitter le registre des yeux, sort une boîte à encre et, sans mot dire, tire sans ménagement le pouce de l’illettrée, le trempe et l’appose dans  la case y afférente dans le Grand registre noir. Tout est donc fait main et il n’y a nulle trace d’ordinateur. Pas confiance dans ces bidules des nouvelles technologies ? Peut-être. Toujours est-il que même la toute nouvelle carte d’identité nationale numérique, dont on a fait grand cas et qui est censée réunir toutes les informations sur son porteur, est passée au crible et doit passer par la fameuse procédure de «légalisation». Numérique ou pas, elle passe sous les fourches caudines d’un simple préposé au registre qui, entre deux bouchées de “harcha” accompagnées d’un “café cassé”, la valide ou pas.

L’homme assis sur le banc se lève et marche vers une alvéole restée fermée une bonne partie de la matinée. Une file plus ou moins bien alignée se forme devant un fonctionnaire mal réveillé qui se met à la recherche d’on ne sait quoi dans ses poches. Il sort un trousseau de clés et ouvre les tiroirs rouillés du bureau dans un bruit de ferraille. Il aligne une boîte à encre, une panoplie de tampons, un stylo à bille et pose religieusement un calendrier en carton de l’année en cours sponsorisé par une société de produits alimentaires. Cet homme a une mission d’une importance vitale et pour cause. Il délivre le fameux certificat de vie, attestant que le porteur du livret de famille ci-devant et de la pièce d’identité désormais numérique, dont la photocopie a été dûment légalisée, est bien en vie. Toutes les personnes formant une queue devant son bureau et ayant attendu deux bonnes heures n’étaient, avant son arrivée, que des zombies, des morts vivants qui devaient prouver devant lui qu’ils sont bien encore de ce monde. Et c’est lui et personne d’autre qui va décider si c’est bien le cas, s’ils sont vivants et seront alors reconnus comme tels. Qu’une mission aussi hautement ontologique, voire métaphysique soit confiée à un obscure gratte-papier mal rasé, mal fagoté et certainement mal payé est un des grands mystères de la vie administrative dans notre pays et sera toujours un sujet d’étonnement pour le moins philosophe d’entre nous.

Une fois les formalités remplies, le purgatoire continue car tant que le tampon et la signature ne seront pas validés, les demandeurs resteront dans cet entre-deux ontologique et continueront d’errer dans les limbes de l’inexistence et du néant en attendant le fameux tampon. Manque de bol, c’est un vendredi, jour saint,  mais aussi, thanks God it’s friday, journée bénie pour les glandeurs qui s’échappent à onze heures pour ne reprendre qu’à quinze heures. Autant dire une éternité pour l’homme assis sur un banc en bois patiné et tous ceux qui veulent décrocher cette inénarrable attestation de vie pour continuer à gambader, avec les autres, «dans cette vallée de larmes où nous sommes tous bien peu de chose…».