Le goût de l’avenir

Aujourd’hui, nous allons aborder une autre phase, nouvelle et, soyons optimistes, bienfaitrice et libératrice. Si la volonté de changement existe, il reste à  mobiliser les agents et les acteurs de ce changement, quelles que soient les réserves que des pessimistes, échaudés par des expériences passées, pourraient nourrir envers ce nouveau pacte social.

Comment une nation peut-elle redécouvrir le goût de l’avenir lorsqu’elle a vécu une certaine mélancolie politique entretenue par un fort abus de sinistrose ? La question est posée aujourd’hui alors que le Maroc se prête à ouvrir une nouvelle page de son histoire. Depuis l’annonce inopinée par le Roi d’une grande réforme de la Constitution, les citoyens, la classe politique, la société civile et les médias sont appelés à ouvrir un vaste débat qui va nécessiter une préparation pédagogique avant le référendum prévu. En effet, cette échéance est quasi inédite à moins de remonter au début des années soixante lorsque la première Constitution a été promulguée. Inutile de rappeler, qu’hormis quelques figures historiques de la politique encore en vie, voire toujours en exercice, et des spécialistes en droit constitutionnel, peu de gens savent de quoi il retourne. Le reste, c’est-à-dire l’écrasante majorité, se trouve dans l’ignorance de ce que constitue  une charte aussi fondamentale dans la vie institutionnelle du pays. Et pour cause. Les Marocains en général entretiennent, depuis des décennies, des relations molles, ambiguës ou peureuses avec les choses de la politique. Sans compter ceux, nombreux, qui n’y sont ni invités ni préparés intellectuellement. Et si l’on ajoute ceux qui en ont été dégoûtés ainsi que les irréductibles et les sceptiques, cela fait assurément beaucoup de monde. Il faut dire que tout a été fait pour détourner les honnêtes gens de ce qui devait normalement les intéresser. C’est comme si l’on a considéré que la politique était une affaire trop sérieuse pour s’en ouvrir à une large partie de la population. C’est l’un des paradoxes de la gestion des affaires publiques dans un Etat qui, pourtant, avait tous les atouts pour lancer une réelle pédagogie politique.

La démocratie s’apprend et son processus n’est pas acquis pour toujours. Partout dans les pays aux traditions démocratiques bien ancrées, ce processus est fait constamment de changements, de révisions, de mise à jour et de veille afin de pérenniser ses libertés fondamentales et l’inscrire dans la durée. L’un des grands et premier observateur avisé de la démocratie américaine, Tocqueville, fait ce constat : «Les vices et les faiblesses du gouvernement de la démocratie se voient sans peine ; on les démontre par des faits patents, tandis que son influence salutaire s’exerce d’une manière insensible, et pour ainsi dire occulte. Ses défauts frappent du premier abord, mais ses qualités ne se découvrent qu’à la longue».

Aujourd’hui, nous allons aborder une autre phase, nouvelle et, soyons optimistes, bienfaitrice et libératrice. Si la volonté de changement existe, il reste à mobiliser les agents et les acteurs de ce changement. Et quelles que soient les réserves que des pessimistes, échaudés par des expériences passées, pourraient nourrir envers ce nouveau pacte social, il serait bon de se dire, comme l’exhortait Gramsci : «Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté».

Depuis que l’on parle de Constitution, de révision et de tel ou tel article ou préambule, certaines réminiscences juridiques d’une époque lointaine nous arrivent comme des bouffées nostalgiques. Ah ! le cours de droit constitutionnel (on disait droit contit’ pour faire court). C’était au début des années 70, et en ce temps-là nous vivions sous l’autorité d’une de ces Constitutions improbables qui étaient venues supplanter celle de 1962. Ayant atterri  à la Faculté de droit de Rabat pour faire Sciences Po, des étudiants fauchés comme les blés potassaient des dispositions constitutionnelles en pleine contradiction avec le réel. Cela relevait plus de la science-fiction que de la science politique.

Voilà pourquoi certains ont ajouté un «T» à sciences Po (t) en faisant d’autres lectures de la Constitution oenologique d’une bonne bouteille des Vieux Papes au bistrot d’en face. Le Chateaubriand brillait de tous ces verres de vin et de la mousse de la fameuse bibine «Flag», une appellation acronymique qui claquait dans la bouche comme un Front de Libération des Alcoolos de Gauche. Car étudier le droit constitutionnel dans le contexte politique de l’époque était comme apprendre à skier dans la région d’Erfoud. Cette culture constitutionnelle hors sol avait le mérite de nous faire accéder à un monde démocratique onirique : celui d’autres pays gavés de liberté et de démocratie, à Montesquieu ou aux subtilités et arguties juridiques des grands constitutionnalistes comme Maurice Duverger. Celui-là même qui avait concocté la Constitution française de 1958 et participé à l’élaboration de celle de 1962 au Maroc qui prit fin en 1965 lorsque le Roi Hassan II entreprit la dissolution du Parlement en recourant à l’article 35 de la Constitution qui autorise l’Etat d’exception. On a appris aussi, dans la foulée, que cet article est l’équivalent de l’article 16 dans la Constitution française et ça nous a fait une belle jambe. Mais de tout cela il restera aussi cette dernière phrase dans la conclusion de Claude Pallazzoli, ancien professeur à la faculté de droit, de son ouvrage Le Maroc politique (Editions Sindbad. 1974) : «Au Maroc, il faut le dire pour terminer, tout est possible».