Le futur antérieur arabe

certains journaux ont fait état de la publication d’un ouvrage rédigé en arabe par un chercheur japonais arabophone, Noboaki Notahara, «Les Arabes, un point de vue japonais». Sauf qu’il est de tradition, dans les médias arabes écrits et audiovisuels, de ne jamais préciser la maison d’édition ou au moins l’endroit où l’on pourrait acquérir les ouvrages dont ils font état

«On dirait qu’une surface trompeuse et glissante les dérobe de toutes parts : difficile pour eux à rompre, difficile à percer par les autres. D’où tant d’erreurs commises par l’étranger. D’où tant d’erreurs d’eux-mêmes sur eux-mêmes». C’est ce que Jacques Berque, grand et fin connaisseur du monde arabo-musulman écrivait déjà sur les Arabes dans son livre éponyme publié en 1973 aux éditions Sindbad. Plus de quarante ans après, ce constat est toujours aussi pertinent. Mieux ou pire encore, il se confirme sans cesse et de plus en plus fréquemment au vu des bouleversements que connaît ce monde dit arabe. Et ce sont, comme le constatait Berque, les Arabes eux-mêmes qui se chargent de se conformer à ce constat et de confirmer ce destin. Dans leur immense trouble né d’une «disproportion entre les grandeurs du passé et les disgrâces du présent», ils errent comme des êtres telluriques liés par la dure loi de la géographie et les tumultes de l’histoire à un monde qui leur semble se faire sans eux et, croient-ils, contre eux.  D’autres livres, tout aussi pertinents, sur l’être arabe et sa confusion hallucinée ont été écrits il y a bien longtemps par les enfants de ce «monde arabe». Ils gagneraient aujourd’hui à être relus à la lumière, si l’on ose dire, de l’actualité qui bouscule les faits et bascule vers le bruit et la fureur, plus que vers l’analyse et la circonspection. Mais qui lit encore quoi ?

Dans son ouvrage de référence, L’idéologie arabe contemporaine dont la publication remonte à 1967, Abdallah Laroui fait cette remarque : «Depuis trois quarts de siècle les Arabes se posent une seule et même question : qui est l’autre et qui est moi ?» Ni le clerc, traditionnel ou moderne, ni le politicien, ni le technophile ou le technocrate aujourd’hui, ne peuvent livrer une réponse qui satisfasse à cette question sur «la recherche du moi» comme l’intitulait Laroui. Ni hier, ni aujourd’hui. Pourtant, Abdallah Laroui notait à cette époque que la vision de ceux qui «croient qu’une promesse que Dieu a faite à Ses bons serviteurs peut encore se réaliser». Tous ces gens qui, végétant dans un présent opaque, n’ont jamais fait leur deuil d’un passé de splendeurs ou d’un paradis andalous. «Cette vision propagée par l’homme de religion, écrivait Laroui, est loin d’être passagère. Tout au long de l’histoire moderne, on la retrouve sous la plume des publicistes arabes : elle commence d’abord par faire l’unanimité, puis, peu à peu, perd de ses adeptes ; elle se maintient cependant dans des groupes généralement considérés comme attardés. Pourtant, faut-il gratter beaucoup, pour la retrouver, à peine changée, chez des hommes qui se prétendent ouverts à la vérité objective ?» Aujourd’hui, serait-on tenté d’ajouter, il n’y aurait même pas besoin ni de gratter, ni de creuser pour la retrouver ; elle est disponible à ciel ouvert.  

Restons toujours chez les Arabes pour signaler que certains journaux ont fait état de la publication d’un ouvrage rédigé en arabe par un chercheur japonais arabophone, Noboaki Notahara, Les Arabes, un point de vue japonais. Sauf qu’il est de tradition, dans les médias arabes écrits et audiovisuels, de ne jamais préciser la maison d’édition ou au moins l’endroit où l’on pourrait acquérir les ouvrages dont ils font état. Paradoxalement, on dirait que tout en faisant la promotion d’un livre, fait déjà rarissime, ils refusent que l’on mette la main dessus. C’est sans doute un principe. Ou une tare érigée en principe.

Résultat de cette cachoterie, on ne pouvait se procurer le livre et l’on se contentera donc de la recension qui en a été faite. Recension d’où il ressort que Notahara a voyagé et passé plus de quarante ans dans plusieurs pays arabes ; il a lu, écrit et traduit en japonais de nombreux ouvrages littéraires et rapporté des témoignages intéressants sur un certain nombre de phénomènes de société   particuliers. Dans son ouvrage, l’auteur ne manque pas de comparer certains traits ou comportements relevés dans la société arabe avec son pays le Japon. Et en effet, le contraste est considérable comme par exemple lorsqu’il s’agit du sens de la responsabilité, ou de l’autocritique. Le chercheur japonais explique l’évolution du japon moderne par le fait de se remettre en question, d’opérer une autocritique permanente et d’apprendre de ses erreurs. C’est, semble-t-il, un regard intéressant que celui que jette un observateur venu d’un pays si loin de ces contrées arabiques, objet de cette chronique d’humeur. Pourtant, le Japon est un pays au passé confit de traditions et appartenant à ce même Orient dans lequel on range tous les Arabes du Golfe à l’Atlantique.

Un Extrême-Orient qui aurait le sens de la mesure, comparé géographiquement à l’autre Orient, Moyen ou Proche mais extrêmement passionnel.
Dans la conclusion de son ouvrage Les Arabes Jacques Berque, très optimiste quant à l’avenir de ceux-ci, écrivait: «L’indépendance, c’est le droit aux problèmes, un droit dont les Arabes usent généreusement, et je vois là une de leurs chances majeures face à l’avenir».

Les pessimistes et les impatients trouveront que depuis la sortie de l’ouvrage en 1973 les Arabes se sont bien gavés en matière de «droit aux problèmes». Quant à l’avenir, ceux qui font de l’humour sur eux-mêmes finissent par reprendre la blague sous forme de question : «Pourquoi il n’y a pas d’Arabe dans le film Star Trek ? Parce que ça se passe dans le futur !».