Le foot comme fiction totale

C’est à  la fin du temps additionnel que le spectacle prend fin avant que ne commence l’autre fiction, celle des commentaires des footeux plus ou moins dépités qui refont le match comme une uchronie, cet exercice intellectuel qui consiste à  refaire l’histoire selon ses opinions ou ses caprices. si tel joueur n’avait pas dévissé, si tel arbitre n’avait pas sifflé un hors-jeu pas très net… un peu comme si l’on imaginait hitler réussissant à  l’école des beaux arts de vienne.

Comment passer sur la Coupe du monde sans en parler dans une chronique lorsqu’on est un footeux depuis l’enfance ? Même si l’on ne regarde pas tous les matches et même si le pays n’est pas représenté, il faut être sourd et aveugle -et encore- pour ne pas en partager ne serait-ce qu’un soupir de regret ou un frémissement nostalgique de la mémoire. Le regret-soyons chauvins- de ne pas avoir décroché l’organisation du Mondial à la place de l’Afrique du Sud et la nostalgie de deux belles participations, les deux au Mexique en 1970 et en 1986 du siècle dernier. La troisième participation est à oublier, mais on a été quand même de la partie mais sans conviction et sans panache. 
Le foot est la meilleure invention de l’homme après…après quoi déjà ? Le bonheur, peut-être, comme dirait une ancienne pub pour je ne sais quel produit. Même si, «pour être heureux, comme disait Hugo, il ne suffit pas d’avoir le bonheur, il faut le mériter». Mais il se trouve que pour nombre de personnes et de peuples, le bonheur précisément est dans le gazon du foot. De tous les sports, c’est celui qui rassemble et passionne le plus les foules, les pauvres et les riches et de plus en plus ces derniers. Il produit l’un des spectacles qui renferme tous les éléments constitutifs du récit ou de la tragédie dont l’homme a besoin pour s’émouvoir et continuer à vivre. Il produit, fabrique et donne à voir de la fiction en temps réel. Et cette fiction-là est certainement la seule dont personne n’a écrit, à l’avance, le déroulement de ses séquences ni l’aboutissement de son scénario. C’est à la fin du temps additionnel que le spectacle prend fin avant que ne commence l’autre fiction, celle des commentaires des footeux plus ou moins dépités qui refont le match comme une uchronie, cet exercice intellectuel qui consiste à refaire l’histoire selon ses opinions ou ses caprices. Si tel joueur n’avait pas dévissé, si tel arbitre n’avait pas sifflé un hors-jeu pas très net… Un peu comme si l’on imaginait Hitler réussissant à l’Ecole des beaux arts de Vienne. Ou, plus métaphysique et ontologique, Adam refusant de mordre dans le fruit défendu. Il paraît que c’était une pomme (mais aucun texte ne le précise) d’où peut-être la fameuse «pomme d’Adam», car elle lui est restée en travers de la gorge. Voilà donc un bon exercice d’imagination qui n’a pas encore été tenté et pour cause : comment dire quelque chose à partir de rien ? Qu’est-ce qu’il y avait avant qu’il n’y ait quelque chose ? Mais là on s’égare, alors revenons à des choses plus terre à terre, c’est-à-dire aux terrains de foot. Un match de foot continue donc à fabriquer de la fiction, à faire rêver. Et c’est bien entendu  dans les défaites que l’on se console le plus dignement à coups de «si» en rejouant le match dans la tête et avec les autres. Ce sport crée des liens, socialise et verbalise en ce sens qu’il pousse à mettre, a posteriori, des mots, des rires ou des soupirs sur des faits et des séquences de jeux passés. «La défaite, écrivait Borges, a une dignité que n’a pas la victoire».

En parlant plus haut de regrets de ne pas avoir abrité cette édition et si l’on s’amusait à faire un peu d’uchronie, on pourrait passer un bon moment à imaginer ce que l’on a perdu.  Il faudrait pour cela  faire appel à tous les  départements ministériels concernés pour évaluer le manque à gagner ou le coût de ce «non mondial» marocain. Hors les stades et les infrastructures sportives, toutes les autoroutes, les routes, les moyens de transport, les hôtels et bien d’autres projets et entreprises de services qui seraient aujourd’hui fin prêts. La cérémonie d’ouverture retransmise et regardée par plus de trois milliards d’individus et un mois durant le Maroc serait à la une des journaux, à l’ouverture des JT sur toutes les chaînes de la planète et il y en a par centaines. Plus encore, le Onze national serait qualifié d’office et aurait rencontré la sélection française de Domenech que l’on aurait vaincu le doigt dans le nez. Et par trois à zéro, me souffle l’autre footeux porté par son élan uchronique. Pourquoi pas, tant qu’on y est ? On ne va pas se gêner ! Enfin et pour la faire courte, on pourrait aller jusqu’à gagner la finale. Qu’est-ce qu’on perd à imaginer le bonheur en couleurs et sur écran plat par ces temps de sinistrose ?

Non, sérieusement cette fois-ci pour conclure en la jouant plus réaliste, il faut lire l’entretien («Spécial mondial» publié par le quotidien Le Monde du jeudi 10 juin) avec Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Ce chercheur qui a souvent bien analysé la dimension géopolitique du foot déclare à propos du choix par la FIFA de l’Afrique du Sud : «Il y a bien sûr un argument économique dans la mesure où c’est le pays le plus développé du continent, mais le Maroc avait un meilleur dossier. C’est Nelson Mandela accompagné de deux autres prix Nobel de la paix, Frederik De Klerk et Desmond Tutu, qui a fait pencher la balance. Ce choix est la récompense du parcours politique de Mandela et de l’Afrique du Sud».