Le fin mets de l’histoire

La cuisine française n’est pas la meilleure du monde, loin de là , même si elle est porteuse d’un patrimoine originel, sensoriel et culturel considérable, mais elle est unique, ce qui est bien plus important. Ce qui caractérise d’abord le phénomène gastronomique français, c’est sa spécificité, sa différence, son originalité, le tout valorisé par la diversité de ses terroirs, de ses produits, de ses traditions, de ses savoir-faire et de ses cuisines.

Dans une récente chronique consacrée aux traditions et à l’extension abusive de leur domaine, il nous est arrivé d’en pourfendre certaines sans exclure le fait qu’il s’en trouve de bonnes et de bien utiles. Pour oser une comparaison, on dira que la tradition est un peu comme le cholestérol : il y a le bon et le mauvais. Cet incipit étant fait, -en partie pour répondre à une réaction amicale et orale car l’oralité est une des traditions dans nos débats d’idées-, il reste à évoquer une belle et prestigieuse richesse de notre patrimoine, à savoir la cuisine marocaine. Il y a deux ans, un groupe de chercheurs français amateurs de cuisine, soutenus par le président de la République sous les bons conseils de quelques proches conseillers avisés, avait demandé l’inscription de la gastronomie française au patrimoine immatériel de l’humanité auprès de l’Unesco. C’est chose faite aujourd’hui après l’inscription par un comité intergouvernemental, réuni à Nairobi il y a trois semaines, du «Repas gastronomique des Français». Certaines voix ont fait la fine bouche devant cette «formulation ambiguë» qui met plus en avant le repas que la gastronomie ou la cuisine. L’une de ces voix autorisée est celle de l’excellent et fin critique gastronomique du magasine Marianne Périco Légasse, un journaliste qui a toujours le bon mot pour le bon mets et met rarement sa langue dans sa poche lorsqu’il s’agit de s’attaquer aux puissants groupes de l’industrie agroalimentaire. Le  critique, tout en se félicitant de cette inscription, relève que la formulation risque d’évoquer davantage le rituel que le répertoire culinaire. En effet, il y a le risque d’une multitude d’interprétations à cause de la teneur abstraite de cette formulation.  D’aucuns parleront plus d’un art de vivre ou d’un art de table alors que d’autres ne verront là que convivialité et savoir-vivre. Dans un encadré dans son article publié dans Marianne (20 au 26 novembre 2010), Périco Légasse – que l’on se permet de citer copieusement mais pour la bonne cause – met en garde contre le chauvinisme et appelle à une ouverture sur le monde : «Même si certains ont tendance à pousser des cocoricos, il est essentiel de se garder de tout accès de chauvinisme dans ce genre de situation. Nicolas Sarkozy avait usé d’une expression malheureuse lors de son discours du Salon de l’agriculture en mars 2008 puisqu’il avait justifié le projet d’inscription de la gastronomie française au patrimoine de l’Unesco en disant : “Parce qu’elle est la meilleure du monde”». La bourde ! Non, la cuisine française n’est pas la meilleure du monde, loin de là, même si elle est porteuse d’un patrimoine originel, sensoriel et culturel considérable, mais elle est unique, ce qui est bien plus important. Ce qui caractérise d’abord le phénomène gastronomique français, c’est sa spécificité, sa différence, son originalité, le tout valorisé par la diversité de ses terroirs, de ses produits, de ses traditions, de ses savoir-faire et de ses cuisines. C’est cela qui distingue la cuisine française des autres, sans la rendre en rien supérieure. C’est cela qui mérite d’être inscrit au patrimoine de l’humanité. En étant la première à bénéficier de cette haute distinction, elle ouvre la voie à d’autres nations tout aussi méritantes. Le repas des Chinois, le repas des Marocains, le repas des Italiens, le repas des Espagnols, le repas des Turcs méritent, eux aussi, d’être inscrits au patrimoine de l’humanité. C’est on ne peut plus clair et cela dispense de tout commentaire. Sauf qu’il y a deux ans, on avait, dans cette même chronique, appelé les responsables des choses du patrimoine, de la culture, du tourisme et de tout le toutim de se pencher sur la possibilité d’inscrire la cuisine marocaine comme patrimoine immatériel, comme on l’avait fait avec d’autres biens communs de l’humanité : la Médina de Fès, la Place Jamaâ el F’na… C’est un autre moyen de rayonner culturellement, de briller à l’international et de s’ouvrir au monde. Cela ne coûte pas plus cher que d’organiser des sauteries, des séminaires et des symposiums dispendieux dont les fastes n’ont d’égales que la vacuité des propos et l’inconséquence des retombées. A l’heure où tout le monde relève des carences dans l’image que nous donnons du pays à l’extérieur ; et maintenant que nous nous étonnons de découvrir des incohérences narratives dans le récit que nous racontons au monde, il est des choses bien plus simples et bien plus authentiques dont nous n’usons point ou fort mal. Elles sont à puiser, avec intelligence et savoir-faire, dans la profondeur historique et dans l’épaisseur culturelle.