Le Far West de l’enfance

ceux qui ont traversé, exaltés ou taiseux, ce temps marocain en noir et blanc ont encore dans les yeux des restes de larmes, ces larmes que provoquent, prétendent-ils, la poussière des rues, des ruelles et des dédales de la ville.

En ce temps-là, on n’avait pas le temps de s’habituer à son enfance. A peine adolescent, et voilà que l’on est déjà un homme ; mais on ne finit pas d’être un homme car cela demande plus qu’une vie. Comment ont-ils fait pour traverser cette époque de notre temps échevelé ? Ils ont fait profil bas : les uns dans une espérance contenue, les autres dans des prières silencieuses et tous dans la peur d’un lendemain encore plus sombre.

Il a le vague souvenir d’avoir pleuré dans le noir de ce cinéma de quartier. L’obscurité des salles de cinéma est le meilleur allié des gens élevés à la dur, ceux qui se cachent pour ne pas montrer leurs émotions. Geronimo, chef indien des tribus des Apaches, avait lutté jusqu’au bout. Vaincu et voyant son peuple massacré par les soldats blancs, il se rendit avec deux ou trois enfants, un nouveau-né, le sien, et une douzaine de guerriers blessés. D’habitude, on était content lorsque les tuniques bleues de la cavalerie venaient délivrer une famille encerclée par des indiens aux visages grimés et à la mine patibulaire. Ou bien alors lorsqu’un cow-boy plein de poussière et de colère sort une carabine winchester et tire sur des Indiens, des Sioux –toujours présentés comme les plus impitoyables–, chevauchant sans selles et à même le dos des chevaux bigarrés encore plus sauvages qu’eux. Abreuvés de westerns américains, on avait de la notion du Bien une conception toute hollywoodienne et occidentale. Même un John Ford, inséparable de son acteur fétiche John Wayne, avait fait dans le cliché du genre avant de corriger dans ces derniers films cette vision colonialiste injuste et manichéenne. Mais on n’en avait encore ni la culture, ni le recul que procure cette dernière. On n’avait d’yeux que pour Randolph Scott, Audy Murphy, Gary Cooper ou Richard Widmark. Noms d’acteurs que l’on citait par cœur, rien qu’en jetant un œil sur l’affiche en couleurs que le gérant de la salle collait chaque jeudi en changeant de film à projeter.

Puis vint Geronimo (celui des années 60, pas le remake qui en a été fait en 1993). Bon d’accord, l’acteur campant Geronimo était un homme blanc, Chuck Connors faussement bronzé, qu’on avait repeint en indien pour le rôle. Mais l’histoire, sans pour autant faire la part belle aux Apaches, contenait une morale, à la hauteur de notre naïveté à l’époque, sur la bravoure et le sens de l’honneur du chef Geronimo lorsqu’il s’apprêtait à conclure la paix avec le général de l’armée américaine. En revanche, le remake fait par Walter Hill dans les années 90 reste bien plus proche de la réalité historique et rend justice au chef indien apache qui avait affronté le quart d’une armée avant de se rendre. Toujours est-il que depuis les larmes versées sur le sort du chef indien, on ne regardait plus ces histoires d’indiens et de cow-boys comme avant. Consciences politiques ? Même pas, on n’avait pas encore les moyens, ni les outils intellectuels pour une telle ouverture de l’esprit. On mettra du temps et le temps que l’on vivait n’aidait pas à cela. L’enfance, disait Jacques Brel, est un Far West. C’est, dans ce cas, un immense décor de cinéma que traverse un homme seul et à cheval. Il entre dans un village, va au saloon, commande un verre, se bagarre avec des méchants, remplace le sheriff tué par le chef d’une bande qui saccage le village, délivre ce dernier, tue le chef de la bande dans un duel au beau milieu du village désert, jette un dernier regard à la fenêtre entrouverte où s’encadre le visage radieux d’une belle blonde, reprend son cheval et quitte le village, seul,  sur une musique ni triste ni gaie que le mot  fin en rouge vif vient interrompre. Dehors, entre chien et loup, dans cette lumière improbable qui hésite entre la nuit et le jour, l’enfance reprend son innocence portée en bandoulière et s’enfonce dans les rues étroites de la ville et de la vie…

Ceux qui ont traversé, exaltés ou taiseux, ce temps marocain en noir et blanc ont encore dans les yeux des restes de larmes, ces larmes que provoquent, prétendent-ils, la poussière des rues, des ruelles et des dédales de la ville. Le cinéma leur a jeté aux yeux toutes les images du monde comme on jette une poignée d’étoiles dans un ciel mutique déjà encombré de prières muettes. Devant «l’écran noir de leurs nuits blanches», comme dirait le chanteur toulousain Nougaro, ils auront au moins vu la vie tantôt en noir et blanc et d’autres fois en couleurs. Parfois, ils frissonnent doucement tels des moineaux qui s’ébrouent, car même d’un vif éclat, «leur soleil chauffe peu», comme dit un refrain de Homère que les faux rhapsodes d’aujourd’hui répètent à l’envi, de ville en ville et de vie en vie… n