Le fantasme du modèle marocain parfait, spécifique

Pays d’industrialisation tardive, le Maroc se trouve aujourd’hui face à  une question simple : savoir comment faire des remontées en gamme de produits face à  la concurrence des grands pays émergents disposant des économies d’échelle, et d’une armée industrielle de réserve nationale.

La crise actuelle est révélatrice tant de réalités jusque-là négligées ou contestées que des fantasmes que le Maroc a sur lui-même. La première de ces réalités est que le Maroc n’est pas immunisé contre les chocs extérieurs et les erreurs de gestion interne. Que la plupart des pays, même les plus grands, connaissent des difficultés conjoncturelles, constitue une base d’observation un peu courte pour conclure que la seule cause de nos difficultés serait exogène. Souvenons-nous de la vulgate professée il n’y a pas si longtemps : les accords de libre-échange étaient supposés donner un coup de fouet à la pénétration des produits made in Morocco dans les marchés internationaux, l’attractivité des investissements étrangers nous ferait entrer en convergence avec l’économie mondiale et nous propulserait dans une nouvelle ère de prospérité. L’ouverture était censée impacter non seulement l’échelle macro-économique, mais aussi microéconomique (la performance des entreprises et des activités et services). Aujourd’hui, les déboires que subissent à la fois l’économie nationale dans son ensemble et les entreprises prouvent qu’il fallait se méfier d’une politique libérale menée à la hussarde sans accompagnement adéquat. Puissent les emballements passés nous inciter à appréhender avec circonspection le thème de l’insertion automatiquement réussie de l’économie nationale dans un cycle économique devenu mondial ! Si l’économie marocaine connaît des difficultés en 2012, c’est aussi parce qu’elle reste encore fragile dans ses structures et sous forte contrainte dans sa politique économique.

Le second point est une confirmation : des déséquilibres depuis longtemps inquiétants, mais jusqu’ici recouverts par une phase de haute croissance, se sont révélés capables de remettre en cause celle-ci. Il s’agit d’abord de déficits massifs: une part de ces déficits, consacrée à la mise en place des infrastructures nécessaires, fut vertueuse, compte tenu des résultats obtenus ; une autre, utilisée dans les dépenses improductives fut clairement inefficiente pour ne pas dire coupable. La spéculation s’est particulièrement déchaînée depuis la mi-décennie écoulée : elle a touché la Bourse et plus encore l’immobilier dont les prix ont atteint des niveaux absurdes, souvent bien plus élevés qu’en Europe, remettant en cause tant l’accession au logement des classes moyennes que la rentabilité des entreprises. Les banques, à la fois attirées par l’appât du gain et contraintes de servir leurs clientèles privilégiées, se sont trouvées submergées sous les engagements non performants. Au bout de ces désordres, il y a eu le peu d’intérêt porté à la compétitivité  de nos entreprises et nos produits que l’entrée en jeu des économies à très bas salaires (Chine, Vietnam…) mettait déjà à mal.

Quant aux fantasmes que le Maroc a de lui-même, ils sont de deux sortes. Fantasmes de l’exception : le Maroc ne s’autoproclamait-il pas un bon élève des organismes internationaux, un partenaire «modèle» de l’Europe dans la zone euro-méditerranéenne, un exemple de stabilité dans le tourbillon du «printemps arabe» ? Fantasmes de la performance : un décollage du sentier historique de la croissance molle, une économie désormais ancrée dans un pallier de génération de richesses plus soutenu et naviguant dans un univers macroéconomique désormais irréversiblement assaini et équilibré. En somme, un pays qui se considère tellement parfait qu’il ne prêtait plus une attention suffisante aux signaux adressés par divers classements internationaux. La chute est brutale : le Maroc se découvre qu’il n’est pas si différent du Mexique ou de la Thaïlande. Le pays n’est pas davantage terre de miracles que la Malaisie ou l’Indonésie ne le furent en leur temps. Et si sa croissance a connu une phase exceptionnelle, cette exception (toute relative) était liée à la synergie de quelques traits structurels et d’une conjoncture favorable, non à une nature ou un modèle à part.

Pays d’industrialisation tardive, le Maroc se trouve aujourd’hui face à une question simple : savoir comment faire des remontées en gamme de produits face à la concurrence des grands pays émergents disposant des économies d’échelle, et d’une armée industrielle de réserve nationale. Les «vrais» pays émergents ont su combiner des conquêtes de marché, des politiques industrielles et technologiques créant de nouveaux avantages compétitifs et des mesures sociales en vue de reconquérir des marchés intérieurs. Dans ces pays, les politiques publiques et industrielles actives sont, à nouveau, d’actualité.

Une lecture rapide de leur expérience se résume à cette métaphore d’un économiste de renom : «L’ouverture extérieure est comme une bosse de ski. Elle accélère la vitesse des bons skieurs et fait chuter les moins bons». Le questionnement sur la sortie durable de crise signifie la fin d’un modèle de référence en cours : celui du consommateur insatiable vivant à crédit à côté de ceux qui manquent du nécessaire, celui d’un système financier valorisant le seul référent de l’argent, celui du modèle social inégalitaire, excluant et non respectueux de l’écosystème. Ceci implique à la fois la construction d’une trajectoire de développement qui consiste à épanouir les potentialités et une réforme de l’architecture institutionnelle qui mobilise les capacités de la société.