Le fabuleux destin du «Tazoudasaurus»

Avant que les continents ne commencent à faire les cons et à dériver
l’Amérique, c’était nous. Bon, c’est vrai que
maintenant ce qui est fait est fait et il ne sert à rien de se lamenter
sur le passé. Mais tout de même, apprendre ça, même
après 180 millions d’années, ça fait comme un choc.

Ainsi donc, le plus ancien dinosaure jamais découvert est marocain. Cette découverte nous a même valu la une du quotidien Le Monde dans son édition de samedi dernier. Pour une fois que l’info est bonne et nous change des tribulations subalternes de tel escroc ou de l’arrestation de tel terroriste, nous n’allons pas bouder notre plaisir. Rendons grâce à ce sauropode – un herbivore, nous précise-t-on, donc pas méchant – de nous avoir placés sous les feux de l’actualité positive, denrée rare par ces temps agités. L’espoir dans l’avenir est désormais permis, même si le dinosaure est âgé de près de 180 millions d’années. Comme quoi, tout passé glorieux est bon à évoquer lorsque le présent fait la gueule et que l’avenir se rétrécit.
Mais revenons à ce bon vieux dinosaure baptisé Tazoudasaurus naïmi, du nom de la localité près de Ouarzazate où il a été découvert, et qui a mobilisé des équipes de chercheurs du Maroc, de France, de Suisse et des Etats-Unis. Considéré comme un maillon indispensable pour reconstituer l’évolution des dinosaures et donc la compréhension des ères géologiques, notre bon vieux Tazoudasaurus fait déjà le bonheur des habitants de Tazouda, qui sont sortis de l’anonymat et ont ravi la vedette à leur chef-lieu Ouarzazate. Jurassic park pour l’un et cinéma pour l’autre, le Sud marocain est un gisement de bonheur. Cela compensera un chouïa le faux espoir de l’autre, si l’on ose dire, gisement bidon de Talsint.
Là, on va faire une pause poétique, à la place de la pub, pour dire que le passé et l’avenir s’enlacent amoureusement comme dans un péplum, sous le ciel bleu de cette région qui était, il y a 180 millions d’années, avant la naissance des montagnes de l’Atlas, une plaine verdoyante arrosée par des rivières et où gambadait une foultitude de dinosaures. C’est cette belle image bucolique et virtuelle qui devrait nous réconcilier avec l’optimisme. De plus, nous disent les paléontologues (à ne pas confondre avec les politologues qui, eux, ont toujours l’art de niquer le moral des autochtones), comme l’océan Atlantique n’existait pas à l’époque, «l’Afrique du Nord et l’Amérique constituaient un unique continent, le Supercontinent». Et un autre chercheur américain de Caroline du Nord de préciser à la presse que du temps que notre dinosaure national gambadait avec ses potes dans les plaines de Tazouda, près de Ouarzazate, le musée d’histoire naturelle où il travaille aujourd’hui n’était qu’à quatre heures de route. Non, mais vous vous rendez compte ! Avant que les continents ne commencent à faire les cons et à dériver comme des dingues (pareil pour les humains du reste), l’Amérique, c’était nous. Bon, c’est vrai que maintenant ce qui est fait est fait et il ne sert à rien de se lamenter sur le passé. Mais tout de même, apprendre ça, même après 180 millions d’années, ça fait comme un choc. En tout cas, on peut croire aujourd’hui un ancien et acariâtre prof d’arabe qui nous répétait que les Arabes avaient découvert l’Amérique bien avant Christophe Colomb. C’était tout simplement un visionnaire alors que nous autres, élèves incrédules et hilares, nous pensions qu’il avait forcé sur almaâjoune.
Voilà ce que la découverte d’un dinosaure peut provoquer dans un pays qui a besoin de renouer avec un passé lointain pour oublier, ne serait-ce que ces OVNI (objets votants non identifiés) qui ont transformé les bureaux de vote en foires à bestiaux. A ce sujet, on sait aujourd’hui le rôle joué par le téléphone portable dans les reports et les transferts de voix. Tout comme chez les marchands d’ovins, ces fameux chennaqa qui, grâce au GSM, ont pu réguler, en leur faveur, l’offre et la demande à travers le pays durant la fête du mouton. Le progrès technologique a souvent été mis au service de la magouille et c’est ainsi qu’entre «l’ovni» et «l’ovin» il n’y a pas seulement une anagramme.
Mais revenons à nos dinosaures pour conclure avec une citation du célèbre paléanthropologue, Yves Coppens : «La loi de l’évolution est la loi la plus importante de toutes les lois du monde, parce qu’elle a présidé à notre naissance, qu’elle a régi notre passé ; et dans une large mesure, elle contrôle notre avenir.»