Le droit au bonheur

Si les mots «révolution» et «évolution» sont proches à  une lettre près, en arabe les vocables «thaoura» (révolution) et «tharoua» (fortune) constituent un bel anagramme qui a provoqué moult lapsus chez une légion de commentateurs des chaînes du Moyen-Orient et d’ailleurs.

Certains mots et vocables  charriés par le flot d’informations et commentaires sur  l’état du monde donnent envie parfois de marquer une pause ludique pour en revoir le sens ou en faire un sujet de rigolade. En effet, l’inflation d’expressions d’usage, des mots pour dire la violence des conflits dans le monde, de discours répétitifs et le manège des analystes sur les plateaux des chaînes satellitaires ou dans les journaux sont de nature à pousser soit à l’indifférence, soit au sarcasme. Si l’on prend par exemple le cas, ô combien préoccupant, de ces «révolutions dans le monde arabe» vues sous le prisme de l’actualité telle que rapportée par les médias, il est difficile de ne pas relever un entêtement dans l’entretien de la confusion. Les analystes sont divisés entre ceux qui versent dans une certaine humilité et ceux qui font savoir qu’ils en savent toujours plus que ceux qui savent vraiment. Les premiers se drapent dans un discours prudent et s’en tiennent aux tenants tout en mettant le doigt sur les aboutissants. Par exemple : telle révolution dans tel pays est le résultat de la somme de tant de causes ayant entraîné les effets constatés. Point. Ça ne mange pas de pain, si l’on ose dire, mais ça informe à posteriori sur la chronologie des événements. Les seconds, tout à leur suffisance d’analystes patentés, prédisent, vaticinent et prévoient l’imprévisible. On les reconnaît à leur débit assuré, leur temps de parole calibré et cette moue de satisfaction, laquelle, à peine esquissée qu’elle est vite  assombrie par le ton grave qui accompagne la petite phrase en forme de conclusion. Un ton d’oracle pour un temps d’orage et nous voilà bien embrouillés. Ces analystes ne font pas dans l’optimisme raisonné et n’y ont aucun intérêt. Un commentateur qui ne prédit pas du sang et des larmes, n’a aucune chance de rempiler sur un plateau de télé et d’y enchaîner des «piges». C’est pourquoi l’info a besoin d’une armée de Cassandre pour accompagner l’actualité tonitruante sur tous ces fronts qui s’ouvrent de par le monde arabe. Le commentaire frappé au coin de l’humilité, comme l’analyse prudente et  mesurée, sont inaudibles et rédhibitoires pour une machine médiatique qui fonctionne au bruit et à la fureur.

Restons dans les mots et les vocables en ces temps arabes révolutionnaires. Si les mots «révolution» et «évolution» sont proches à une lettre près, en arabe les vocables «thaoura» (révolution) et «tharoua» (fortune) constituent un bel anagramme qui a provoqué moult lapsus chez une légion de commentateurs des chaînes du Moyen-Orient et d’ailleurs. Il est vrai qu’il y a un lien de causalité entre la fortune amassée par les dirigeants honnis et leurs familles ou affidés et la révolution des peuples notamment en Tunisie, en Egypte et Libye. Mais ce qui est plus paradoxal c’est lorsque la «thaoura» (révolution) devient  la «tharoua» (fortune) du peuple. En Tunisie comme en Egypte, on a entendu sur Al Jazira, forcément, des citoyens parler de la révolution comme d’un magot qu’il faut surveiller de peur que les autres ne le confisquent. Il y a, du reste, un conseil et des comités de protection de la révolution constitués de personnes lambda et représentant on ne sait quelles entités. Et pour cause, comment savoir qui représente quoi dans une révolution lorsque celle-ci est par définition «un changement brusque et violent dans la structure politique et sociale d’un Etat» ?

Restons toujours dans l’euphorie des lendemains qui chantent, et tant que le «magot révolutionnaire» n’a pas encore été confisqué, pour rappeler que le Brésil veut, semble-t-il, inscrire le droit au bonheur dans sa Constitution. Ne voilà-t-il pas une revendication légitime, puisqu’on est nombreux à phosphorer afin de sortir de nouvelles constitutions ou d’en réformer l’ancienne, comme c’est le cas au Maroc ? Sauf que le Brésil constitue une exception en la matière. Eh oui ! à chacun son exception.  L’information est sérieuse, et selon le Figaro et la foi d’un économiste de la Fondation Getulio Vargas qui a piloté une étude dans 132 pays, le droit au bonheur est plus accessible au Brésil que dans le reste du monde. D’après cette étude, il y a une corrélation entre le niveau de revenus et celui du bonheur, «sauf dans le cas du Brésil, où les personnes étaient beaucoup plus heureuses malgré de bas revenus». La question qui se pose maintenant puisqu’on sait ce qu’est une révolution, c’est de définir le bonheur et de le quantifier. Certains experts soutiennent que le PIB est un indicateur économique qui a montré ses limites, pendant que d’autres contestent le culte de la croissance, car cette dernière ne garantit ni le progrès ni le bonheur. Alors elle sert à quoi ? Finalement, il a raison celui qui voulait ajouter dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, le droit de se tromper. Et tant qu’on y est, le droit de changer d’avis.