Le droit à  l’oubli

le droit à  l’oubli devrait être débattu et peut-être solutionné à  l’échelle mondiale, car la mémoire est globale et vogue au grès du vent, tel ce beau navire que le poète apollinaire interroge dans «la chanson du mal- aimé»

Un grand débat a eu lieu récemment un peu partout en Europe sur le «droit à l’oubli». Annoncé ainsi, le thème de ce débat pourrait laisser accroire qu’il s’agit de ces réunions d’experts, toutes disciplines confondues, qui se pencheraient sur des moments de l’Histoire qu’il conviendrait d’oublier ; une espèce d’immense table ronde pour faire, justement, table rase d’un passé plus ou moins dramatique qui plomberait l’avenir des relations à l’intérieur d’une même société ou entre des nations. Droit et oubli sont des vocables qui évoquent en effet cette tendance tant le premier est revendiqué partout et par tous, et le second souhaité par les uns et refusé pour d’autres. Le droit étant une notion publique générale, collective et généreuse, alors que la mémoire est une affaire privée et subjective chargée d’affects et d’émotions.

Mais nous nous égarons car le thème en question est loin de ces considérations humanistes sinon idéologiques. Il s’agit en fait d’une nouvelle exigence qui entre dans la «nouvelle mémoire numérique» que le moteur de recherche universelle Google tisse et concentre depuis sa création. Le débat fait suite à une jurisprudence née d’une décision de la Cour de justice européenne concernant un internaute espagnol. Ce dernier avait demandé à la multinationale d’effacer une vieille affaire immobilière qui remonte à 1998 qui apparaissait chaque fois que l’on tapait son nom et prénom. La Cour de justice a donné raison à l’internaute et la multinationale américaine s’est exécuté et a «déréférencé» la page incriminée. Pour mieux se protéger, la multinationale a mis à la disposition des internautes un formulaire pour demander ou faire valoir un «droit à l’oubli» Cependant, et devant le grand nombre d’internautes et la difficulté de faire face à des milliers de cas par jour, Google, qui a estimé que la décision de la Cour de justice européenne est assez vague, a demandé la création d’un comité consultatif formé de personnalités indépendantes  afin de statuer  sur le cas par cas. Dans quelle mesure peut-on effacer un contenu qui a été présenté comme une information pendant un certain temps, et qui a donc fait sens pour ceux qui l’ont consulté ? La question est légitime et pose le problème de la fiabilité de ce qui circule sur le Net en général. Dans le débat qui a fait suite à la décision de la Cour de justice européenne, certains experts sont allés jusqu’à exiger que l’entreprise américaine reconnaisse qu’elle a effacé tel contenu sinon la personne qui pense  se souvenir avoir lu telle information plus ou moins croustillante sur une personnalité politique, par exemple,  pourrait se sentir «trahie». «On demande à Google, a dit un psychiatre partie prenante au débat, d’effacer un contenu, mais pas d’effacer aussi son acte d’effacement». Bigre ! Les psys ne plaisantent pas avec ces histoires de mémoire et pour cause. Alors faut-il ou non, et si oui, comment «effacer l’effacement» ? Voilà un autre aspect du débat dont les philosophes pourraient s’emparer le doigt dans le Net. Et on n’a pas fini de se marrer car ce débat sur «le droit à l’oubli» qui vient à peine de s’ouvrir n’est pas prêt d’être clos. Et pendant ce temps, pour faire dans la proximité des gens du Sud, un autre pan de l’humanité n’a pas encore accès aux autres formes anciennes de droit alors que leur mémoire est de plus en plus référencée dans la blogosphère. Ils rêvent de démocratie représentative pendant que les autres revendiquent sa forme participative ; ils appellent à la transparence alors qu’on débat sur le droit à l’oubli… Partout en Occident, les institutions sont affaiblies et les égo triomphants. Ailleurs, ces mêmes institutions qu’on appelle de tous ses vœux peinent à émerger, alors que le tout-à-l’égo numérique est raccordé au village global du vite et du vide. D’ailleurs, après la synthèse des différentes réunions sur ce fameux «droit à l’oubli», les observateurs lucides et avisés reconnaissent que ce dernier ne doit pas être confondu avec le «droit au déréférencement», celui-ci ne s’appliquant qu’en Europe. Le droit à l’oubli, quant à lui, devrait être débattu et peut-être solutionné à l’échelle mondiale, car la mémoire est globale et vogue au grès du vent, tel ce beau navire que le poète Apollinaire interroge dans «La Chanson du Mal- Aimé» :

«Mon beau navire ô ma mémoire
Avons-nous assez navigué
Dans une onde mauvaise à boire
Avons-nous assez divagué
De la belle aube au triste soir.