Le droit à  l’imperfection

Le duel Royal/Aubry a fait voler en éclats l’illusion qu’en politique les femmes développeraient des attitudes différentes de celles des hommes. En matière de pouvoir, les femmes font preuve du même appétit que les hommes. Comme l’ont montré Margaret Thatcher ou Condoleezza Rice, elles savent se montrer impitoyables dans l’exercice de leur autorité.

Quand elles se produisent, certaines évolutions ne se présentent pas exactement sous le visage que l’on aurait souhaité qu’elles aient. C’est la réflexion à laquelle on ne peut échapper devant le spectacle désolant renvoyé de France par les élections pour le poste de secrétaire général du Parti socialiste. Deux femmes, Ségolène Royal et Martine Aubry, se trouvaient être en lice. Dans un pays où les femmes représentent tout juste 20% du personnel politique, c’était là le signe d’une avancée notoire dont tout militant de l’égalité entre hommes et femmes ne pouvait que se réjouir. Pour sortir du classement déplorable qui la place parmi les cancres de l’Europe en matière de parité politique, la France avait mené, depuis une décennie, plusieurs réformes législatives, dont la loi du 6 juin 2000(*), pour imposer les femmes dans la vie politique et sociale.
Bien que, sur un plan général, la représentativité féminine reste en deçà de ce qu’elle devrait être dans le pays où eut lieu la révolution initiatrice du combat pour la liberté et l’égalité à l’échelle occidentale, nombre de figures féminines ont occupé depuis, abondamment, et à intervalles réguliers, l’actualité politique de l’Hexagone. D’autre part, le choix en 2008 d’une femme par le PS, deuxième parti national, pour porter ses couleurs aux élections présidentielles a marqué une étape symbolique importante. La France fut ainsi sur le point d’avoir une femme à l’Elysée, Ségolène Royal ayant perdu avec un score tout à fait honorable.
Bien moins honorable par contre fut la réaction de cette dernière lorsque la victoire de sa concurrente, Martine Aubry, en tant que SG du PS, a été proclamée à l’issue d’une nuit de comptage et de recomptage. Contestant le résultat en raison de l’étroitesse des scores obtenus et accusant sa rivale de s’être «auto-proclamée», Ségolène Royal a demandé l’organisation d’un troisième tour d’élection. Certes, seules 42 voix d’écart séparaient la première de la seconde, Martine Aubry ayant obtenu 50,02% et Ségolène Royal 49, 98%. Mais, l’écart eût-il été d’une voix, la règle de la démocratie s’applique. Ce comportement de mauvais perdant, outre qu’il exacerbe la déchirure et l’éclatement du parti en deux camps adverses, montre combien le goût du pouvoir peut être unisexe.
Le combat d’ego auquel le duel Royal/Aubry a donné lieu fait en effet voler en éclats l’illusion, pour qui l’entretiendrait encore, qu’en politique, les femmes développeraient des attitudes différentes de celles des hommes. Ne nous racontons pas d’histoires. Face au pouvoir, les femmes font preuve d’un appétit tout aussi grand que celui du genre masculin. Comme l’ont montré des Margaret Thatcher ou des Condoleezza Rice, elles savent se montrer dures et impitoyables dans l’exercice de leur autorité. Il n’y a cependant pas lieu de s’en étonner. Les femmes sont en effet des «hommes» comme les autres dès lors que l’on prend «homme» dans le sens premier d’être humain. Porteuses à la base de pulsions similaires, leurs différences avec l’autre sexe relèvent plus de l’acquis que de l’inné. Certes, le fait d’enfanter les a placées en situation de s’ancrer davantage dans certaines attitudes – les fameuses attitudes féminines – mais, depuis qu’elles disposent de la maîtrise de leur corps, leur personnalité a la possibilité de s’épanouir autrement.
Le refus de Ségolène Royal de s’avouer vaincue et sa volonté de se battre jusqu’au bout peuvent aussi être lus de manière positive. Ils reflètent en effet une pugnacité à toute épreuve, ce qui, tout particulièrement en politique, relève autant de la qualité que du défaut. Tout dépend en effet de la manière avec laquelle on se bat. Dans le cas de figure précité, il n’y a pas eu, en dehors de l’expression d’une attitude de «mauvais perdant», d’éthique particulière bafouée. La déception vient plutôt du fait que l’on aurait souhaité que ces femmes donnent à voir une autre manière de se battre en politique. Une manière où la noblesse aurait encore sa place. Mais le pouvoir est le pouvoir. Que l’on soit homme ou femme, il vous dévore de la même manière.
Martine Aubry et Ségolène Royal nous disent une chose : les femmes en ont par dessus la tête de devoir être exemplaires. Ce qu’elles veulent, c’est être égales. Or l’égalité, cela veut aussi dire avoir le droit à l’imperfection.

(*) La loi du 6 juin 2000 module l’aide aux partis politiques en fonction de l’application de la parité pour la présentation des candidats aux élections.