Le droit à  la dissidence

Pas plus que les sociétés musulmanes, les sociétés chrétiennes n’étaient pas préparées à  l’idée de laïcité. De longs combats portés par des esprits libres ont été nécessaires pour que l’Eglise relà¢che son emprise et accepte de «rendre à  César ce qui appartient à  César». C’est cette séparation du religieux et du politique qui permit à  l’Occident de connaître la formidable évolution qui a été la sienne au cours des deux derniers siècles.

L’OMDH et l’AMDH, les deux organisations marocaines des droits de l’homme sont, aujourd’hui, toutes deux présidées par des femmes. Est-ce là une simple coïncidence ? Plus encore : est-ce là le seul fruit du hasard si le discours le plus dissident dans le pays se trouve actuellement véhiculé par UNE secrétaire générale, Khadija Riyadi de l’AMDH ? La réponse est non. Non, parce que la première des remises en question, et donc des dissidences, est celle de la loi patriarcale par le sexe dit faible quand celui-ci fait acte d’insubordination en refusant de demeurer en situation d’insoumission. Tout le reste en découle car en contestant la figure du patriarche au sein de la famille, c’est la toute puissance du maître et seigneur omnipotent contre lequel on s’élève. A la maison mais également aux autres échelons de la société. Une femme qui se libère, c’est un être écrasé qui relève la tête. Qui donc mieux qu’elle pour connaître la valeur de ce droit fondamental qu’est la liberté ? Qu’est l’égalité. C’est leur acquisition, jamais définitive et toujours de haute lutte, qui permet d’exister en tant qu’être digne et à part entière. Aucun lieu donc de s’étonner de la présence simultanée à la tête de l’OMDH et de l’AMDH de Amina Bouayach et de Khadija Riyadi. Pas plus que de ce que cette dernière soit celle qui, au nom de son association, mette le feu aux poudres en revendiquant la révision de la Constitution et l’émergence d’un Maroc laïc.

«Un Maroc laïc». Le principe est formulé avec une clarté qui tranche avec les enrobements d’usage. D’où une charge subversive décuplée qui fait monter d’aucuns aux rideaux ! Quand Khadija Riyadi parle, elle ne tourne pas autour du pot. Elle vous dit que le combat désormais de l’AMDH, c’est une «société laïque et un Maroc laïc» (Aufait du 9 juin). Et d’en préciser la signification : une société où la femme hérite à part égale de l’homme et peut épouser un non-musulman. Une société où l’on dispose de la liberté de culte, à savoir, outre le droit pour une communauté religieuse de pratiquer sa religion, celui de croire ou ne pas croire ; de pouvoir changer de religion si on le souhaite. Une société enfin où l’orientation sexuelle d’un individu est respectée tant qu’elle n’attente pas à autrui. Mais, et Khadija Riyadi le rappelle avec force, laïcité ne signifie pas pour autant rejet de la religion. Elle ne signifie pas athéisme. Ce qu’elle signifie, c’est la séparation du politique et du religieux, le refus de l’instrumentalisation de l’un par l’autre et, au final, la préservation de la pureté de la foi en ce que celle-ci redevienne une affaire intime propre à celui qui l’éprouve.

Si elle appelle un chat un chat, l’AMDH n’initie pas le débat au Maroc sur la laïcité. Sur cette question longtemps taboue, le verrou a sauté, il y a plusieurs années déjà, en partie grâce à un petit livre remarquable, La laïcité est-elle  incompatible avec l’islam, du non moins remarquable Abdou Filali-Ansari. Le plus extraordinaire aussi est que le premier débat public sur le sujet fut le fait d’islamistes éclairés dans le cadre d’une rencontre organisée avec le très médiatiqueTarik Ramadan. Le penseur, qui vit et travaille en Europe, s’était évertué alors à démontrer en quoi l’islam n’est pas incompatible avec la laïcité. Mais arrivé à la question du droit à l’athéisme comme de celui de pouvoir changer de religion, il lui avait bien fallu reconnaître l’existence d’«un problème». Il n’avait cependant pas conclu à l’insolubilité de celui-ci.

Pas plus que les sociétés musulmanes, les sociétés chrétiennes n’étaient pas préparées à l’idée de laïcité. De longs combats portés par des esprits libres ont été nécessaires pour que l’Eglise relâche son emprise et accepte de «rendre à César ce qui appartient à César». C’est cette séparation du religieux et du politique qui permit à l’Occident de connaître la formidable évolution qui a été la sienne au cours des deux derniers siècles. Pendant ce temps, le monde musulman, lui, n’a pas cessé de régresser. Pourquoi ? Il serait temps d’affronter la vérité en face, d’oser poser les vraies questions.

On se gargarise de mots sur la démocratie et la modernité. Or, il ne saurait y avoir de démocratie sans séparation des pouvoirs. Une ONG a le courage de le dire sans détours. Bravo. Parce qu’il est celui de l’avenir du pays, le vrai combat est là. Tout le reste n’est que blabla.